Soleil Immonde

soleil immonde 2

Vous avez remarqué à quel point la mémoire se dissout dans le temps ? Et comme parfois les sensations les plus agréables sont malheureusement les plus fugaces ?

Je suis une vraie contemplative. Je pourrais passer des heures à regarder le paysage, le ciel, la mer, les gens, la ville, les champs, ou n’importe quoi. Je m’efforce de conserver en tête quelques images, mais avec le temps, elles se ternissent. Sont de plus en plus floues. J’aurais envie de tout garder, les odeurs, les goûts, les bruits, les voix, les plaisirs, les frissons… mais ça file comme le sable ou l’eau entre les doigts.

Du coup, je me rends compte que mon existence est jalonnée de quelques moments forts. Pas beaucoup, finalement.

En voici un petit échantillon.

Je me souviens de la joie indescriptible de mon père lorsque François Mitterrand a gagné l’élection présidentielle de 1981. Avec son éternel optimisme, évidemment, quand il a vu le front pixelisé s’afficher sur l’écran de la télé, il a gueulé « C’est Giscard ! ». Et puis non, s’est ravisé, content. Vraiment content.

Je me souviens de mon père, encore une fois, très énervé lors de la fameuse demi-finale de la Coupe du monde. De foot, hein, pas de tricot. France / Allemagne en 1982 à Séville. Avec ce salaud de Schumacher. L’attentat de Schumacher sur Battiston. Mon père s’est levé du canapé les bras en l’air, et dans sa précipitation il a touché la suspension en papier japonais, qu’il s’est pris dans le coin de la tronche. Salaud de Schumacher, ouais.

Je me souviens d’un extraordinaire lever de pleine lune, au-dessus de la Méditerranée, avant de reprendre le bateau depuis Calvi pour le continent. La lumière était irréelle. La lune se reflétait dans la mer, qui ressemblait à du papier d’aluminium. Le soleil couchant était dans mon dos.

Je me souviens d’un réveil au-dessus de l’Océan indien – j’arrivais encore à dormir en avion à cette époque – pour une simple escale aux Seychelles, en allant à l’île Maurice. J’ai cru que l’avion allait s’abîmer dans l’eau turquoise. C’était magnifique, quoiqu’un peu effrayant.

Je me souviens du 11 septembre 2001. J’étais au bureau, en réunion, en train de m’emmerder ferme – j’ai toujours eu horreur des réunions – et de là où j’étais assise, je voyais mes collègues livides, en train de regarder l’écran de mon ordinateur. De là où j’étais, j’ai tout de suite compris que quelque chose n’allait pas.

Je me souviens du jour où ma grand-mère est morte. J’étais au bureau, eh oui, encore. Ma mère m’a téléphoné. « C’est fini, il fallait s’y attendre ». J’ai raccroché, sans comprendre vraiment.

Je me souviens des premières contractions annonçant la naissance de mon fils aîné. Son connard de père n’était pas là, et n’avait aucune envie de rentrer, estimant sans doute qu’il avait mieux à faire.

Je me souviens d’une des premières soirées passées avec mon amoureux. Enfin, ce sont des bribes, puisqu’on était bien torchés. Et qu’on se tripotait sous la table, sauf qu’elle était en verre. Et qu’on s’en est aperçus, mais bien après nos amis qui nous accompagnaient, lesquels se sont bien marrés.

Je me souviens de cette fin d’après-midi de janvier où j’ai perdu les eaux en sortant de la boucherie. Et je me suis dépêchée de rentrer chez moi pour coller tournedos de boeuf et grenadins de veau au frigo, parce que bon quand même, je ne pouvais pas aller à la maternité avec.

Je me souviens de la mine déconfite de DSK arrêté à New-York. J’étais aussi à la maternité et je ne dormais pas. Et c’était le jour de mon anniversaire.

Je me souviens de cette nuit où nous sommes arrivés au Mexique, après un voyage interminable, où la chaleur moite nous a fait suffoquer en sortant de la voiture, en pleine nuit.

Je me souviens de cette sensation incroyable de sentir la peau de mes trois bébés sur ma joue juste après leur naissance.

Je me souviens de mon mariage. De la surprise des invités qu’on avait juste conviés au baptême civil de notre petit dernier, sans leur dire qu’on se mariait, « puisqu’on ne fait jamais rien comme tout le monde », a dû probablement dire ma mère.

Je me souviens de cette autre nuit, où je ne trouvais pas le sommeil, sans raison apparente, où le chat était bizarre, miaulait en regardant le plafond, et où la voix lugubre de mon frère m’a fait comprendre à deux heures du matin, qu’il était arrivé quelque chose de grave. Très grave. Il m’apprenait la mort de mon père, en quelques minutes, prenant tout le monde par surprise. A l’enterrement de mon père, il faisait si beau. Des gens que je ne connaissais pas, des familles, ses anciens patients le pleuraient. J’aurais préféré qu’il pleuve. Ce soleil était indécent.

Je voudrais ne rien oublier.
Je n’y arrive pas.

PS : pour vous les jeunes… regardez cette enflure de Schumacher

L’image utilisée vient du blog http://memangwakesah.blogspot.fr/

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8 réflexions sur “Soleil Immonde

  1. On ne se connait pas, mais grâce à ces quelques moments précieux que tu partages avec nous, c’est un peu comme si nous étions amies. Merci, c’était très émouvant. Et je t’embrasse :D.
    (ouais salaud de Schumacher)

  2. Magnifique et très touchant. Tu as fait de beaux voyages. Tu sais capter les lumières, bonnes ou mauvaises. Mais tu le racontes si bien.
    Bises
    Carole

  3. Superbe texte, extrêmement émouvant
    Les souvenirs et les sensations qui vont avec… Tellement envie que mes loustics aient des souvenirs de famille, que je leur en parle super régulièrement, ils sont à l’âge ou ils s’en tapent, mais c’est pas grave je persiste, ça restera et sera transmis à nouveau, c’est ça qui fait que ceux qui nous ont quitté vivent encore et restent un peu avec nous, les souvenirs.

    Bravo pour ce billet en tout cas

  4. Je me souviens de l’attentat contre Battiston, mon grand-père et ses copains devenant fous sur la terrasse de notre maison à la mer. Ils ont pris des casseroles et des cuillères en bois gueulant « ils vont voir ces salauds de boches » (autre temps…) et sont partis courir et tambouriner sur leurs casseroles dans le camping d’à côté à l’époque surnommé « Munich Camping ».

  5. Je me fous de l’odeur des roses, et de celle qui pourrait m’aimer
    Les gens me parlent d’autre chose, y’en a pas un qui m’aidera à pleurer
    T’en fais pas c’est pas la fin du monde, d’autres filles passeront sous les ponts
    Et la nature que le soleil inonde nous rechante chaque fois sa chanson.

    Putain, tu m’as mis cette chanson dans la tête. Et des souvenirs aussi. Merci.

  6. Il y a des fois où une odeur, une lumière, une musique, suffit à nous replonger, l’espace d’un instant, dans ces moments que nous voudrions immortels, et là, c’est une grande claque émotionnelle, un shoot de nostalgie, la chute vertigineuse d’un saut dans le passé… ton texte donne envie d’ouvrir tous ses chakras (c’est pas que j’y crois, mais je ne vois pas comment dire les choses autrement) pour emmagasiner, encore et toujours plus de ces minutes de bonheur… Merci!

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