Comme Nadia

Nadia Comaneci Performing in Floor Exercise

Juillet 1976, je suis à plat ventre sur le carrelage de la maison de mes grands-parents, il fait si chaud que c’est le seul endroit où je suis bien pour regarder les jeux olympiques à la télé. Une petite fée en justaucorps blanc virevolte, s’envole, et séduit en 90 secondes le monde entier. Tout l’été je serai Nadia Comaneci, dans mes rêves, dans tous mes jeux, je reproduis ses mimiques, je contorsionne mon petit corps replet dans mon maillot orange et jaune, je salue les juges, j’exige une queue de cheval comme la sienne. J’entends ma mère dire à mon père “il faudrait quand même que ta mère lui donne moins de sucreries parce que la gymnaste pfff”, elle gonfle ses joues. J’ai un juge qui ne pardonne rien.
Je le sais déjà, depuis longtemps, que j’ai “tendance à l’embonpoint”, que “tout me profite” que je suis “grassouille”, “bien en chair”, “bouboule”. Toutes ces manières de dire, de la plus tendre à la plus cruelle, que je ne suis pas celle qu’on attend.
Alors elle m’inscrit à la danse classique, pour que je me dépense, les petites filles aiment tellement se comparer entre elles dans ces tutus roses vaporeux. Je me conforme à ce qu’on attend de moi, je défile sagement à ma place, celle où on me voit le moins, au dernier rang, chaque fin d’année. Mon corps ne change pas, quel que soit son regard que je surprends quand je me sers du pain ou réclame une autre part de gâteau. Je suis inexorablement une petite fille dodue. Quand on joue à plusieurs je ne suis jamais choisie pour être Nadia, je fais l’entraîneur ou la méchante russe. Je ne me rebelle pas puisqu’elles ont sans doute raison, ma mère serait d’accord avec elles. Les cours de gymnastique sont mon arène, les profs de gyms mes toreros personnels, qu’il est amusant de faire s’essouffler cette petite fille qui ne dit rien, qui baisse la tête jusqu’au vestiaire, qui vomit d’effort mêlé de honte et de peur pendant la course d’endurance inter-écoles sur le bord du stade. Je ne comprends pas ce qui déplaît autant, ce qui génère cette hargne ni pourquoi c’est moi qui doit changer. Le docteur dit toujours que je suis en bonne santé, mes grands-mères me trouvent si jolie. Alors je ne dis rien, j’évite de plus en plus ses regards quand nous sommes à table et dés que je le pourrai, plus grande, j’éviterai aussi d’être simplement à table avec elle. Je me fais discrète, moins encombrante que mon corps et la nuit je m’élance dans mon justaucorps blanc.
Février 2014 je lis “la petite communiste qui ne souriait jamais”, magnifique histoire romancée de Nadia, je te regarde mon corps, je te connais si bien. Je me rappelle de toi dans ce maillot orange et jaune, dans le tutu rose, dans tous les accoutrements que je t’ai choisis plus tard pour t’exhiber, te cacher, pour que tu provoques, pour qu’on t’aime, ou parce que je n’avais pas le choix : les brassières Madonna, les tuniques rideaux qui cachent tout, le smoking de mon mariage, le paréo de la maternité, la petite robe noire d’aujourd’hui.

Je te regarde mon corps, et je ferme les yeux, je relève le menton, je lance mes mains dans les airs, je m’élance, comme Nadia.

Publicités

24 réflexions sur “Comme Nadia

  1. Merci pour ce café plein d’émotions. Et triple salto ! Mais je préfère t’imaginer avec la brassiere de Madonna, comme ça, moi tu me fais rêver !

  2. J’ai connu Nadia Comaneci dans un sketch d’Eli Kakou ❤
    Sinon en 76 j'avais -6 ans, mais si j'avais été ta copine, bein je t'aurais invité à manger, parce ma mère elle, c'était l'inverse, elle ne supportait pas ma minceur. Elle aime les enfants dodus comme tu dis, du coup on se serait bien marrées !
    Un bisou pour toutes ces années de souffrances morale ma jolie, tu es belle comme un cœur !

  3. Merci Madame pour cet article qui m’a fait pleuré sur mon bureau un lundi matin! J’ai envie de vous faire un câlin pour vous remercier de partager ça avec nous, Big up madame Lepicdelaglaviouse!

  4. Quel récit poignant… Je savais que les enfants pouvaient être cruels entre eux mais ça me désole de voir que certains adultes réagissent de façon aussi peu intelligente… des bisous pour un beau partage en ce texte.

  5. Chaque mot, chaque virgule résonne pour moi. Comme mon pseudo le laisse présager je suis dodue, sacrément dodue même (obèse je n’ai pas peur du mot ;-)). Dodue depuis, ben depuis toujours en fait. Je vis bien dans mes bourrelets, même si je vivrais tout aussi bien sans !
    Enfant pas trop de moqueries, disons que mon fort caractère et ma grande gueule (les ai -je forgé selon ma carcasse ? ça c’est l’histoire de la poule et l’oeuf !) ont servi de bouclier. Ado, peu de « petit copain » assumaient de sortir avec une grosse, j’avais droit aux « t’es super mignonne…de visage , t’es drôle…mais t’es une trop bonne copine » (HAAA la bonne copine ! ). Un peu raide mais j’avais des amoureux en colos (plein gniii), plus facile assumer loin des potes !
    Le regard toujours bienveillant de ma maman lui ne me quitte par contre jamais (même si maintenant adulte, elle me dis parfois avec douceur « tu veux pas essayer de maigrir? , en vieillissant la santé … »).
    Bref, je pourrais en écrire des pages, toi tu m’as touché.

  6. Moi et mon corps. Moi et ma mère. Mon corps et ma mère. Oui moi et mon corps on va chez le psy pour régler ça entre autre … (fais péter le smoking oui !!!!!!!)(très zouli témoignage !!)

  7. Bonjour Madame Lepicdelaglaviouse,

    Après avoir lu votre billet si magnifique, j’ai pris le temps de réfléchir à ce que je voulais vous dire:
    Je ne connais pas Nadia je vous l’avoue, pour excuse je suis née en 1988 (oui je sais).
    Mais moi aussi…Les p’tites piques, les regards apitoyés, les soupirs de découragement, les têtes qui se tournent pour ne pas voir ce corps que l’on juge disgracieux et qui jure avec celui dont ma mère rêvait pour moi.
    Pas grave. Parce que moi aussi dans ma tête, j’ai toujours eu l’intime conviction que je pouvais être n’importe qui ou même n’importe quoi…Ceci explique cela, je suis plusieurs inside my body, aha.
    Ce billet a trouvé un fort écho en moi, une résonnance douce-amère, de cette relation mère-fille quand on ne se ressemblent pas.
    Comme dit ma chère mère « c’est en s’opposant que l’on se construit ma fille ».
    J’avais déjà commencé physiquement et sans vraiment le vouloir. Alors je me suis mise à vivre à fond. Je profite de tout, j’ai de l’humour (alors oui vous me direz je ne fais rire que moi c’est certain mais j’adore mon humour), j’ai eu des grandes histoires d’amour, de belles amitiés, des chagrins, des ennuis, des bonheurs…

    Et ma plus belle victoire: que ma mère accepte ma différence comme une richesse.

    Pour finir, merci chère Madaââââme, pour ce si joli-mignon billet qui donne de l’importance aux rêves et à la poésie msi également à la réalité et à la force que nous avons toute en nous !!!

    Bonne journée,

  8. Mais c’est tellement ca…. Ne pas être choisie en sport.. Ou juste avant celui qui a deux pieds gauche montés à l’envers…
    Ton texte m’a collé les larmes aux yeux. Ca m’a ramené dans un univers lointain où être ronde était pesant. Les « oh mais tu n’as pas grossi ? » de ma grand-mère ou encore les « mais tu devrais surveiller ce qu’elle mange ta gamine » qu’elle balançait à ma mère… Des phrases tellement blessantes, ancrées à jamais en moi.
    Et puis vient le jour où l’on décide que merde on est qd même une belle personne et que l’on mérite d’être aimée indépendamment du poids sur la balance. C’est dur, c’est long mais on y arrive.

    Bon et sinon, j’aime moi aussi beaucoup nadia Comaneci et je me tâtais d’ailleurs pour lire le bouquin qui lui est consacrée.
    Merci encore pour ce texte…

Une remarque ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s