La fille qui ne crée rien

la fille qui ne crée rien

J’ai pas mal d’amis « artistes » : acteurs, comédiens, danseurs, photographes…
Je leur trouve souvent du talent. Je suis assez fan la plupart du temps.
Certains réussissent à se faire connaitre et à en vivre, d’autres moins…
Les artistes sont à mon sens souvent de piètres vendeurs de leur travail (oui j’aime bien enfoncer des portes ouvertes).

Comme je traîne souvent avec eux, je fais parfois la rencontre d’autres d’artistes que je ne connais pas.
Ils aiment bien être entre eux. Ils peuvent parler créations.
Et artistes, c’est comme ça qu’ils se définissent. Même s’ils n’ont écrit qu’une seule pièce de théâtre jouée une fois en 1995. Et que depuis ils sont serveurs parce qu’il faut bien vivre.
Au moment de la question fatidique :
« Et toi, tu fais quoi dans la vie ? »
Je suis souvent un peu gênée.
Je m’excuse presque.
« Oh, tu sais, moi rien à voir. Je bosse dans les RH, les ressources humaines. »
« Ah, ok. »

J’ai remarqué qu’à ce moment là, la personne a subitement très envie d’aller aux toilettes.
A moins de faire preuve de beaucoup d’imagination, de me mettre à danser à poil sur le bar avec une plume, ou de simuler le syndrome de la Tourette, il y a peu de chance pour que j’intéresse quelqu’un.
Le mec se dit surement « Mais merde qu’est-ce qu’elle fait là ?
Elle peut pas aller à sa soirée RH ?»
Je ne peux pas faire partie du clan. Je ne crée rien.

C’est vrai, je ne laisserais pas de trace après ma mort : aucun tableau, aucune chanson, aucun film, aucun livre, même pas une petite poterie.

Un soir, alors que je dînais avec un comédien, la question du boulot est naturellement venue dans l’assiette. Et le tête a tête a poussé à creuser un peu la question. Je défendais mes positions :
« Je n’ai aucune envie d’être dans la lumière. C’est plutôt l’ombre que je recherche. Pour te dire, j’ai déjà eu envie de me réincarner en moquette. Enfin je digresse. Mais t’imagines si on voulait tous briller et être au centre de l’attention ? Il n’y aurait plus personne pour vous regarder. J’ai une sensibilité à l’art, enfin à certains trucs, mais je me contente d’apprécier les créations des autres ».

« Ah bon ?? Mais t’as toujours été comme ça ?! ».

« Ben ouais…toujours. Petite déjà, je faisais beaucoup de piano. Je reproduisais à la perfection des morceaux de classique. Mais je n’inventais rien de nouveau. Et je ne redoutais rien autant que l’audition annuelle durant laquelle je devrais me produire en public. »

A force d’en parler, j’ai réalisé que je créais bien moi aussi, à ma petite échelle, puisque j’écris des textes ici. Pas la peine de préciser que j’écris sur mes séances chez le gyneco ou l’esthéticienne.
J’ai donc pris un malin plaisir à annoncer sur le ton de la confidence, presque en chuchotant :
« Mais tu sais… J’écris. Je ne le dis à personne, j’écris juste pour le plaisir ».

« Ahhhh bon… Je me disais bien aussi. Tu écris ! ».

Il a eu l’air drôlement soulagé. Il pouvait continuer à me parler. Je pouvais même finir de manger.

Une autre fois, j’ai fait un test à un vernissage (j’ai une vie de dingue). J’étais entourée d’artistes, je ne connaissais personne. A la fameuse question du boulot, j’ai répondu, en me redressant un peu :
« Je suis danseuse. »
Juste pour voir.
Et bien sans rigoler, j’ai vu des étoiles s’allumer dans les yeux du monsieur.
J’ai senti le fond de son slip commencer à frétiller.
« Ah bon t’es danseuse ? »
Peut-être que le gars s’imaginait que je faisais des trucs incroyables tellement j’étais souple ? La brouette turque pendue au lustre ?

Je ne sais pas, mais tous les métiers n’ont visiblement pas le même potentiel érotique.

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9 réflexions sur “La fille qui ne crée rien

  1. Oh joli. Tu as mis des mots sur un sentiment que beaucoup connaissent. La création force l’admiration mais quand nous connaissons d’un peu plus près d’autres personnes, nous pouvons également nous rendre compte qu’il y a des « perles » autour de nous. « Ah, oui et donc tu écris ?… » 😉

  2. Je n’ose dire ce que je fais « dans la vie » (ah bon on fait aussi des trucs dans la mort????), je n’assume pas et je n’ose dire que j’écris, j’assume encore moins… Il m’arrive d’avoir envie en fonction des circonstances de m’inventer un métier…Cet été à un mariage, à une table de connards prétentieux, j’ai pensé que par pure provoc j’allais dire si on me demandait mon métier, que j’étais une escort girl à la retraite qui avait épousé un client…J’ai soumis cette idée à mon mari et me connaissant il a pris les devants pour dire ce que je fais vraiment…Ma blague il n’aurait pas assumé!!!
    On se rend bien compte qu’il y a des mondes qui vivent en parallèle, se tolèrent, mais ne se mélangent pas….Alors où est l’ouverture d’esprit et la créativité????….
    J’ai bien aimé ton texte, c’est tellement ça….

  3. Pour avoir été assez longtemps en couple avec un musicien je ne compte plus le nombre de fois où les gens on eu subitement envie d’aller aux toilettes quand je leur annonçais mon métier-absolument pas glamour-,comme si ne rien créer ne me donnait pas l’autorisation d’être avec lui. (Pourtant c’était bien moi qui faisait bouillir la marmite comme on dit) Du coup je me reconnais parfaitement dans ton texte (sauf qu’à l’époque mon métier c’était charcutière, ben ouais je cherchais aussi, hein!)

  4. Ahh ça je connais quand tu dis que tu es moooman au foyer tout le monde sent obliger de te parler pustules,vomis, caca mou caca dur comme si tu n’avais aucun autre centre d’intérêts, femme de ménage aussi ça coupe bien la chique (oui j’ai fais les deux^^)
    Donc globalement aux dîners qui se passent comme ça,maintenant je dis rien, mais je note une sorte d’étude sociale quoi^^

    • exactement ce que j’allais dire!!! on devient vite transparent quand on est considéré comme ‘non-productif’. Chômeur ou femme au foyer, même combat… dommage d’être catégorisé en fonction de son activité. Mais finalement, et voilà une autre porte ouverte que je vais enfoncer, tout n’est qu’une histoire de personne, certaines s’intéressent vraiment aux autres, quoi qu’elles fassent, d’où qu’elles viennent, et d’autres ne se sentent rassurés qu’au sein d’un microcosme de ‘pairs’.

  5. Moi j’aimais bien dire dealer ou flic à un moment, pour voir la tronche des gens se décomposer gentiment. Dealer quand je sortais avec des gens « chics » et flic dans les soirées d’artistes, toujours un grand succès. Et tu crées plein de choses hein tu le sais ? Et en brouette turque je suis sûre que tu déchires aussi

    • Proctologue et contrôleur des impôts ça fait son petit effet aussi. Et je vais réfléchir à un papier sur la brouette turque…

  6. Moi je suis comédien.
    Et j’aimerais dire que je veux le jouer ce texte tellement je l’apprécie, mais je me retiens car pour le moment je n’ai pas le temps.
    Oui, il y a ça aussi chez nous les « artistes »: On n’a jamais le temps de rien. Forcément, on a toujours 10 projets non rémunérés à gérer.
    Mon métier est le plus beau métier du monde, je suis fier de galérer à cause de lui, mais je me sens souvent seul au milieu des gens qui le font.
    On se fait la bise alors qu’il n’y a pas eu de connivence entre nous.
    On dit qu’on se revoit, alors qu’on ne fait que devenir amis sur Facebook.
    On dit qu’on retravaille ensemble alors qu’on ne fait que s’ajouter sur facebook.
    Et on parle fort dans ces soirées.
    Pire, on joue encore, dans ces soirées, des personnages au tic de langage bien spécifique qu’on a inventés lors des répétitions.
    Et on reste dans la private joke alors qu’il y a des gens qui travaillent dans les RH ou dans la charcuterie.

    Mais il y a des gens bien.
    Des travailleurs, qui disent ce qu’ils font et font ce qu’ils disent.
    Des gens qui tentent de vivre leur passion tout en faisant un boulot difficile.
    Des gens qui ne vous oublient pas et qui vous soutiennent.
    Des gens qui s’enrichissent grâce à la recherche qu’impose ce métier.
    Des gens malmenés aussi, qui ont subi des échecs injustes mais qui ne se résignent pas.
    Des gens qui se battent pour créer des choses dont ils rêvent depuis des années.
    Des gens timides, effacés à ces soirées qu’on n’entend et ne regarde que devant une caméra ou sur scène.
    Des gens qui ne peuvent pas venir à ces soirées parce qu’ils ont honte de dire qu’ils galèrent et qu’ils ne veulent pas mentir en jouant un nouveau rôle.
    Des gens simples.
    Des gens sympas.

    Ce texte m’a fait beaucoup de bien.

    ps: Osez dire que vous êtes Escort girl, contrôleur des impôts, proctologue, flic ou dealer, vous seriez ravis du voyage qu’un rôle pareil pourrait vous faire faire.

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