Le bruit des cloches

C’est l’été. J’ai, je ne sais plus, 6 ans, 8 ans. Je suis enfant. Il fait bon, c’est les vacances. Le soir se couche. Mon frère et moi finissons notre repas, sur la table de camping en formica bleu installée devant la maison où nous passons nos vacances. Mon père porte certainement ce maillot de bain marron que l’on retrouve sur les photos de cette époque, la moustache, les cheveux longs. Ma mère fume, s’occupe de ses rosiers. Elle est si belle et elle sourit. Le repas terminé, mon frère et moi escaladons en culotte et bottes de jardin le portique qui trône au milieu des herbes trop hautes. On escalade et on s’assoit en silence, l’un à côté de l’autre sur la barre transversale de la balançoire. On regarde par dessus la vallée, au delà de la montagne, le soleil qui se couche. De la vallée s’élèvent toujours les mêmes sons. Le train qui klaxonne à l’entrée du virage, le carillon de l’église du village d’en bas, avec son clocher carré si caractéristique. Le ciel devient rose, et puis orange, et puis rouge. Comme si les nuages eux mêmes s’embrasaient. Quelques vaches, quelques criquets. Et puis toujours les cloches. Toujours le train. On reste là un bon moment. Jusqu’à ce qu’on ait froid. Jusqu’à ce qu’il fasse nuit. Jusqu’à ce que le clocher se soit tu. Jusqu’à ce qu’on ne distingue plus rien du village en bas.

Il y a des jours où j’aimerais retourner là haut, sur la barre du portique. Alors je sors dans mon jardin, m’assieds là, au milieu. Je ferme les yeux et je sens le vent. J’entends les criquets et puis le train. Les vaches, et puis les cloches.

Je ne suis plus une enfant. Je vis ma vie d’adulte. J’ai fondé ma famille, je ne vois plus mon frère. Je ne suis plus jamais retournée sur ce portique. Et puis l’année dernière, un peu par hasard, j’ai emménagé ici, dans ce village, celui que je voyais depuis ma balançoire, celui dans lequel passe le train qui klaxonne à l’entrée du virage. Un peu par hasard, quand on croit au hasard.

Aujourd’hui, j’avance, encore un peu.
Je traverse à pied le village, un homme à mon bras. Je marche, entourée de mes enfants. De mes parents. Je marche en regardant en haut, le flanc de la montagne, et je cherche des yeux le toit de la maison de mon enfance.
Aujourd’hui une fois de plus, j’entends le son des cloches. Je lève les yeux vers le clocher carré. Les cloches qui autrefois rythmaient mes soirées d’enfant rythment aujourd’hui mes pas tandis que je quitte la mairie de mon nouveau village.

Aujourd’hui, le clocher carré, le train, les criquets, et tous ces bruits m’accompagnent comme des bras rassurants. Je pense à la petite fille que j’étais, perchée sur sa barre. Elle aurait entendu les cloches, elle aurait regardé vers le village, se serait demandé ce qui se passe en bas, qui sont ces gens qui rient et font la fête.

Aujourd’hui on va faire plus de bruit que tous les trains, que toutes les cloches. Parce qu’aujourd’hui, je me marie.

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