Philippe

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« Tu vas où ? Tu vas où ? ». Putain j’ai 42 ans et on me traite comme un gamin. Voilà que je dois rendre des comptes à ma mère maintenant. Ils peuvent pas me foutre la paix plutôt ? C’est ma vie, c’est mes problèmes. Ça les concerne pas eux. Déjà que je dois aller voir le médecin tous les 15 jours pour leur faire plaisir, que je dois rendre des comptes et tout le temps me justifier, entre ma mère, ma soeur, mon frère et mon toubib maintenant ! De toutes façons ils peuvent me surveiller autant qu’ils veulent ça change rien. Ils le voient bien pourtant je sais pas pourquoi ils continuent. Je m’en suis cogné des cures. Ça sert à rien les cures. Ils te filent des cachetons qui doivent te guérir soit disant. Mais sur moi ça marche pas. Même les putains de médocs ils veulent pas de moi. A la cure on se fait chier. C’est pire que la taule. Ils t’enferment 5 semaines, ils te contrôlent, ils te font à bouffer et te filent des médocs alors ouais forcément t’es clean. Mais après ? Lâché dans la nature. Merci au revoir et vaille que vaille. La dernière fois ? Le soir même j’étais bourré. Enfin il parait, je me souviens plus tellement.
Expliquer, expliquer. Ils ont que ça à la bouche. Ma soeur je l’adore, vraiment, mais elle se rend pas compte. Elle m’engueule quand je bois un coup de trop. Mais elle se rend pas compte que j’y peux rien moi ! Je suis comme ça je crois bien. J’essaie hein, je le jure que j’essaie. Mais je peux pas le contrôler. Tout le monde me dit d’aller voir un psy. Mais jsuis pas fou putain ! Jsuis triste. Jsuis malheureux. Mais j’ai pas de raison de l’être à ce qu’il parait. Et puis tout le monde qui me parle de mon père. Oui, le père il a arrêté de boire lui. Vingt ans ça a tenu, et puis quoi ? Il est mort putain. 20 ans qu’il buvait plus et ça l’a tué quand même. Alors à quoi ça sert ? On peut pas lutter. On peut rien y faire. C’est comme ça. Je suis comme ça.

Mais pourquoi il me fait ça ? Il nous fait ça ? J’ai déjà perdu un mari et maintenant je vais perdre un fils ? Qu’est ce que j’ai fait ? Qu’est ce qu’on a fait ? Pourtant j’ai prié. J’ai beaucoup prié. Pour qu’il ouvre les yeux, qu’il voit qu’on est tous là pour lui. Il a un fils qu’il connait à peine, il a perdu toutes celles qu’il a aimé, il a perdu des emplois, de l’argent, des voitures, des appartements. Et du temps. Il devrait le savoir pourtant qu’on en a tellement peu.
Mon fils, mon petit, maman sera toujours là, tu le sais. Mon Dieu, je vous prie tous les jours. Aidez mon fils. Aidez mon petit.

On a pas fermé les yeux, on s’est pas menti et on a pas fait comme si de rien n’était. Je sais votre colère et votre douleur. Je la connais. Je la partage. Ça fait 15 ans qu’on tire toutes les sonnettes d’alarme qu’on peut tirer. 15 ans qu’on cherche toutes les solutions possibles, parce qu’on craignait que ce jour arrive. Il était pas tout seul, on a voulu l’aider. On l’a emmené en cure, on lui a fait suivre des traitements, on lui a parlé, on l’a surveillé. On aurait voulu faire plus mais y’avait rien d’autre à faire. On a cherché quoi faire. On a appelé au secours. Le samu, les médecins, la police. On a demandé à tout le monde. « On peut rien faire Madame. Votre frère est adulte, il est libre de faire ses choix. On peut lui retirer son permis s’il est contrôlé ivre au volant, on peut l’interner si on lui reconnait une maladie psychiatrique, mais en dehors de ça y’a rien d’autre Madame. Il est adulte. Il a le droit de boire tant qu’il fait de mal à personne. »
Voilà ce qu’on nous a dit, « tant qu’il fait de mal à personne ».

Philippe est en prison pour deux ans. Sa soeur refuse de venir le voir. Elle ne pourra sûrement jamais lui pardonner. Jamais. Il a bafoué la mémoire du père. Sa mère, c’est une mère. Alors comme elle l’a promis, elle sera toujours là. Elle continue de prier.

Il s’appelait Théo et il avait 15 ans. Il allait rejoindre sa copine en scooter pour l’emmener au ciné. Une voiture a brûlé un feu. Deux ans. Contre une vie.

 » Il a le droit de boire tant qu’il fait de mal à personne. » Et maintenant ?

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9 réflexions sur “Philippe

  1. RHolàlà comme c’est poignant. Je ne sais si c’est vraiment ton frère dont tu parles, mais punaise. Quelle vie. Quel courage pour « supporter » tout ça…

  2. Et oui rien à faire tant que la personne en question n’a pas décidé de vaincre ce démon… triste.
    Un proche s’en est sorti (si on peut employer ce terme, quand sait-on vraiment que l’on est tiré d’affaire???)
    Il avait perdu des femmes, des emplois, des amis… et il a retrouvé en claquant la porte à cette maladie, une femme, une fille, un emploi, des amis… une touche d’espoir :-). C’est une sombre histoire qui m’a sans doute marquée à jamais mais dont on apprend une leçon de vie, j’étais pourtant si jeune à l’époque.
    Encore un beau billet ♥

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