La peur

La peur

Depuis combien de temps je dors si mal ? Depuis combien de temps l’innocence hilare et la sérénité douce se sont barrées de ma vie pour y laisser un champs de mines ?
Certains femmes s’épanouissent avec la maternité, elle a fait de moi un oursin anxieux.
Une grossesse harcelée par des médecins, un accouchement qui part en vrille et qui finit dans un bloc opératoire avec pleins de gens qui s’agitent, qui crient pendant que je sombre dans une bienveillante torpeur opiacée? Depuis que les effets de la morphine se sont dissipés j’ai peur.

J’ai peur tout le temps, de tout, pour lui, pour nous. Peur qu’il cesse de respirer, qu’il ne mange pas assez, peur qu’il ne sache pas marcher, pas parler, que cette otite le rende sourd, que cette fillette le brime, que ce type louche l’enlève, que cette voiture ne s’arrête pas au feu, que ce vélo tombe, qu’il soit allergique à ce médicament, qu’il joue seul dans la cour, qu’il ne comprenne pas ce que demande l’instituteur, que cette plaie s’infecte, que ce tic reste toute la vie, qu’il ne sache jamais faire ses lacets, qu’il pleure sans que personne ne s’en aperçoive, peur qu’il ait peur.

Je ne le regarde pas, je l’observe. Je ne l’écoute pas, je l’étudie.
Il est rare qu’il se passe une journée sans que je commence une phrase par “ce qui m’inquiète c’est que…”
J’ai fini par déléguer la majorité du temps à son père pour qu’il ne sente pas sur ses toutes petites épaules toutes les angoisses de cette mère flippée. J’essaye de ne plus changer de trottoir quand un chien nous croise et qu’il est avec moi, je lui explique qu’il ne faut pas bouger quand il y a une guêpe et je cours loin loin intérieurement. Je lui explique tout ce que je peux et que je connais, il n’y a pas de réponse interdite pour masquer ce qui m’angoisse.
Mais moi je ne change pas, je reste à l’affût du moindre caillou dans les rouages, de cette chanson qu’il ressasse et “ça n’est pas normal”, de toutes ces choses qu’il ne mange pas et “ça n’est pas normal”, de ces gens qu’il ignore souverainement, de cette toux qui ne s’arrête jamais, de ses monomanies, de ses questionnements et grandes tristesses.

Alors je me réveille à 5 heures et là je peux me poser toutes ces questions que je ne pose plus à l’homme que j’aime pour qu’il se repose de toutes ces vagues dans ma tête, c’est mon heure à moi. Cette heure où je ne dors plus, depuis le jour où j’ai eu un enfant. Depuis le jour où le plus grand bonheur du monde est aussi devenu la somme de toute mes peurs.

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48 réflexions sur “La peur

  1. C’est touchant comment tu te livres. Moi mes incessantes questions m’empêchent de m’endormir bizarrement. Plutôt relou. Je suis un peu comme toi. Peur de tout. Trop. Peur de la maladie grave et de la mort surtout. Enfin en ce moment ça ressurgit un max….

  2. Comme tu t’en doutes, j’ai les mêmes mots dans la tête et les mêmes angoisses.
    Je peux passer des heures entières la nuit à me dire « et si l’immeuble prend feu? Et si ceci? Et si cela? »
    Si je m’écoutais on ne ferait rien et vivrait dans une bulle protectrice.
    Enfin bref…
    Merci pour poser ces mots à ma place. ❤

  3. J’imagine que tu sais à quel point ton texte me touche, à quel point il fait écho en moi… Même si rien n’atténue toutes ces peurs, savoir qu’on n’est pas seule, donc logiquement pas complètement tarée, c’est déja un soulagement. Un petit.
    Au fur et à mesure qu’il va grandir, tu vas aussi grandir avec lui, et c’est lui qui va t’aider à avoir moins peur. Un peu moins.
    En tout cas tes mots sont très justes. Comme toujours.

  4. Peur pour eux.. Peur de tout.
    Je compatis et comprends.
    C’est difficile d’être dans cet angoisse que le pire arrive. Parois je voudrais me « botter le cul » et me dire : « Bon sang, mais profite !!! TOUT VA BIEN 🙂 ! »
    Et puis bon, tout compte fait, je pense que c’est juste normal…
    Des bises

  5. Tous les soirs en me couchant je regarde ma fille dans son berceau juste à côté et lui dit (dans ma tête) « s’il-te-plait, ne meurs pas » donc oui, je te comprends, je crois que l’on est toutes pareilles sur ce coup là, c’est juste que certaines arrivent mieux que d’autres à museler leur voix intérieure.

  6. Ah la la… l’angoisse des mères… Ma psy m’a appris un truc: il faut aller « toucher » la peur, la « dire » au lieu de la refouler comme on a tendance à le faire. Quand il est malade, pourquoi j’ai peur? Peur que ce soit une maladie grave, peur qu’il souffre et peur… qu’il meure… Quand vous croisez un chien, pourquoi as-tu peur? Peur que le chien ne l’attaque, qu’il soit blessé, etc… Bien sûr, cette réflexion doit rester pour toi et ne pas être dite devant le petit au risque d’en faire un grand angoissé! Bon courage de la part d’une grande angoissée de mère. 🙂

  7. Fabienne, j’aimerai te dire merci pour ce billet si touchant, si plein de vérité, qui me parle également… Encore une fois, tu sais trouver les mots juste pour exprimer ce que tu ressens et le partager ici.

  8. J’ai failli en perdre une (la blonde), elle avait six semaines. Ca m’a longtemps traumatisée au quotidien. Ensuite, je crois que je n’ai plus le temps d’y penser je crois. Mais au fond de moi, je reste persuadée qu’on est trop heureux tous les six pour pas qu’un malheur, un vrai, un grand, ne nous tombe pas sur le coin de la gueule un jour ou l’autre. Je me dis que si j’y suis préparée, ça fera moins mal (la folledingue).
    Je suis ravie de t’avoir complètement rassurée, là, je sais.
    (PS il n’est pas normal, ton petit, il est extraordinaire <3)

  9. Bizarrement, le moment présent ne me fait pas peur, même si moi aussi je fuis loin quand je vois une guêpe… Je n’ai pas forcément la trouille dans la rue avec eux, que ce soit pour les voitures ou les gens louches. Je pense pas allergie quand je donne des médocs…
    Moi c’est l’avenir qui me fout une trouille monstre : comment on va faire pour payer des études (s’il veulent en faire tous les 3?), un appart en résidence universitaire ? Comment on va gérer l’adolescence, les futures clopes, les futurs mecs ou nanas, les aider dans leur orientation ?

    En gros, je n’ai jamais eu peur de les faire, de les mettre au monde. Je n’ai pas peur aujourd’hui? Mais est-ce qu’on va réussir à les guider et les emmener là où ils seront bien ?

    • Je n’ai pas eu peur de les faire, les toubibs s’en sont chargés pour moi et bien sûr l’avenir fait pétocher, l’adolescence particulièrement. Pas trop pour le grand qui n’est pas fan de la déconne, mais purée pour le petit punk à chiens….

  10. Ça rassure de ce sentir moins seule a avoir si peur de perdre l’amour de nos vies. Juste un démarrage très difficile pour eux, qui ns suivra tte notre vie. Et changera tte notre vie…

  11. C’est tout à fait ça.
    Et que se passe-t-il dans la cour de récré ? est-ce que personne ne va lui faire mal ? et à la cantine… est-ce que ce qui est servi est vraiment frais ? et si elle n’aime pas, elle va avoir faim… comment elle va faire ?
    Et si sa copine lui dit soudainement « je ne t’aime plus »…
    Et si cette nouvelle otite (j’ai une carte de fidélité à Leclerc et Auchan mais aussi chez l’ORL)lui causait des soucis, et si elle tombait, et la mort subite de l’enfant, et si elle se noyait dans son bain… et si je ne la voyait pas tomber dans l’eau à la pisine (comme cela m’est déjà arrivé)…

    Je suis comme toi. Et qd j’ai fait mon burn-out à l’arrivée de ma 3ème, je la voyait tomber dans les escaliers et mourir… c’est horrible.

    Je te comprends… mais moi j’ai trouvé la combine, je me lève 4 fois par semaine à 5h30… pour aller bosser; Pas le temps de penser à tout ça du coup.
    Bisous ❤

  12. Fais-toi confiance ! Moi je suis certaine que tu es la meilleure des mères pour ton enfant.
    Flippe quand il y aura lieu de flipper pour de bon (je ne donne pas d’ex tu sauras les imaginer) car ces situations arriveront !
    Mais sers-toi de ton énergie pour construire, projeter, l’imaginer… Que ce sera un enfant épanoui qui saura parler, courir, et être un enfant.
    La bise 😉

    • Je suis d’accord avec toi.
      L’expérience m’a montré que lorsqu’on se retrouve dans une situation où il y a à flipper (et souvent quoi qu’on ait anticipé, on y est pas préparé), la ressource, on peut la trouver.
      Bon, pour nous c’est vrai que ça s’est bien fini mais même après en avoir bavé, bizarrement, je flippe moins depuis. En fait, flipper par anticipation, ça sert à rien à part gâcher l’instant. Le moment venu, on arrête de se poser des questions et on agit, s’il y a quelque chose à faire.

  13. Très joli texte et quelle résonance, bien sûr!
    Comme Juju, l’avenir me terrifie bien plus que le présent. J’ai peur de ne pas être à la hauteur, évidemment, mais je redoute un deuil aussi, trop tôt dans leur vie, une trahison, une blessure, la médisance des autres, etc.
    Je me rassure en me disant que ce qui compte, au final, c’est d’avancer pas à pas.
    Un pied devant l’autre et recommencer, comme dans la chanson.

  14. J’ai peur pour eux, tout le temps. J’ai peur pour moi aussi souvent. Peur de disparaitre et de les laisser orphelins, je sais bien que c’est égoïste mais je n’y peux rien …
    Je me dis régulièrement qu’il faudrait que j’aille voir un psy, ne serait-ce que pour pouvoir profiter de la vie comme avant. A chaque bon moment partagé, je ne peux m’empêcher de me dire : « Oui tout va bien, mais … » Comme si j’avais un ciel d’orage au-dessus de ma tête.
    Certains jours, cela me bouffe littéralement. Alors je me noie dans une foultitude d’activités : mon travail, le blog, … pour arrêter de penser. Juste un peu.

  15. Un billet très touchant, qui me parle…parce que je sais que si j’avais un peu plus de temps, donc moins d’enfants, je le passerai à me morfondre d’angoisses plus profondes les unes que les autres…Il me semble que le relai à l’excellent papa est une excellente idée! Tu vois, tu n’as pas non plus perdu le sens des réalités!

  16. Et j’ai bien peur que tout ca ne s’arrange pas en veillissant…
    Je combats aussi cette peur incessante qui agasse mon mari !

  17. Ton texte me touche et me parle énoooooooormément
    Là ou je m’inquiète (bah tiens), c’est que j’ai ce même genre d’angoisses… mais seulement avec mon aînée -_-
    Sur trois enfants, ce qui me culpabilise par rapport aux deux autres pour qui je me fais moins de soucis
    Je ne sais pas si ça tiens de son caractère à elle (c’est une grande sensible, un peu réservée et souvent dans son monde), ou du fait que ça ait été la première: mais je me pose tout le temps des questions pour elle, j’ai toujours imaginé le pire, eu peur de la voir souffrir, suis restée des mois sans dormir quand elle était bébé à la surveiller alors que, bon sang, j’avais un bébé qui faisait ses nuits -_- etc… alors que pour ma deuxième par exemple, j’ai …confiance
    et à me relire, je me dis même que je suis en train de me faire peur, et si elle interpretais mon angoisse comme un manque de confiance en elle?
    bref, je peux rejoindre le club? :/

  18. Je partage sur la page de l’association Maman Blues 😉
    Votre billet parlera à de nombreuses femmes passées par la difficulté maternelle ou encore en pleine tourmente.
    Depuis hier, je passe du temps sur votre blog plein de bons billets. Merci

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