Le chapelet dans ma cuisine

Ma grand mère, elle avait la peau très douce. Elle utilisait chaque jour sa crème Nivea, celle dans la boîte en métal ronde. J’aimais bien le son que la boîte faisait en se refermant, ce bruit de métal frotté. Le temps avait rendu ses joues un peu flasques, et leur douceur n’en rendait le contact que plus délicieux. Je me souviens que c’était comme une caresse, comme de poser sa tête le soir sur un oreiller frais. Je me souviens de ses cheveux blonds, des montures de ses lunettes, de la peau frippée de ses doigts et des petites vagues que son alliance y créait. Je me rappelle la façon qu’elle avait de mélanger nos prénoms à mes cousins et moi. Ça me faisait rire, et j’y repense à chaque fois que moi-même je mélange les prénoms de mes enfants.
Je me rappelle sa voix douce, chevrotante, et qui tintait comme une clochette. Je me rappelle ses yeux clairs et sa bouche fine, ses pieds que je m’amusais à chatouiller quand je me glissais sous la table lors des interminables repas de famille. Je me rappelle aussi qu’il n’y avait que chez elle qu’on buvait du Gini.
Je me souviens du bruit de l’ascenseur qu’on entendait depuis le salon, ce bruit qui signifiait que nos parents arrivaient et qu’il était alors temps de rentrer à la maison.

Je ne sais pas ce qui s’est passé dans son esprit quand mes parents se sont séparés. Je crois qu’on l’a déçue, que de s’éloigner de nous ça a été sa façon de nous le faire payer d’une façon ou d’une autre, de marquer sa désapprobation.
Je me souviens qu’il n’y a plus eu de carte d’anniversaire. Plus de coups de fil, plus de mercredis chez elle. Elle n’a plus mélangé mon prénom avec celui de mes cousins. Alors petit à petit moi aussi je me suis éloignée. Je ne me suis jamais sentie coupable, on ne s’aimait plus, ou peut-être juste plus autant, voilà tout. Moi qui avait été sa première petite-fille, je cédais ma place. Je n’étais même pas triste d’être désormais après les autres. Même pas envieuse, même pas nostalgique.

Je me souviens de cet appel de mon père à mon travail il y a quelques années. Il a dit « c’est Mamie. » J’ai dit « j’arrive. »

Je me souviens de ce tout petit corps allongé à l’hôpital. Ses cheveux étaient devenus tous gris. Sa peau était plus pâle que jamais. Je me souviens que je fixais la ligne de L’ECG. Comme dans les films. Des diodes qui clignotent, des bip-bips et des infirmières qui se glissent doucement dans la chambre avant de retourner glousser sur leur week-end avec leurs collègues.
Je me souviens de son dernier souffle. Je me souviens de mes larmes. Je me souviens de ma peine et de ma douleur quand je l’ai vue mourir. De la culpabilité surtout que d’un coup je prenais en pleine face. J’ai balbutié un « pardon » que j’ai assez vite regretté car il n’était ni sincère ni mérité.
Je suis sortie de la chambre en courant. Je ne voulais pas pleurer devant mon père et mon oncle. Dans le couloir, des aides soignantes riaient très fort et j’avais envie de crier.

Longtemps j’ai pensé que la vision de ma grand-mère morte, ses yeux mi-clos, sa bouche ouverte, serait mon fardeau. Le prix à payer pour avoir été une mauvaise petite-fille. Comme si elle avait voulu me faire payer la distance qui s’était installée entre nous, le fait de n’avoir pas été une petite-fille modèle, comme ma cousine.

Mon grand-père est mort ce jour là. Pas physiquement, mais il n’a plus jamais été là. Il s’est forcé un peu à vivre, et puis il a baissé les bras deux ans plus tard. On s’est tous retrouvés chez eux quelques jours après pour « faire de l’ordre. » En regardant les vieux albums photos avec mes cousins j’ai compris qu’on avait jamais fait partie de la même famille. Et puis chacun y est allé à réclamer sa part légitime. Qui la vaisselle, qui le magnétoscope, qui le buffet. Moi, on ne m’a rien demandé. Alors je suis allée dans la chambre de ma grand-mère, dans sa commode. Dans le tiroir du haut il y avait plusieurs chapelets. Elle était croyante ma grand-mère, pas comme moi. Un jour, elle m’avait dit les yeux pleins de larmes qu’elle était allée brûler un cierge le jour où, à peine âgée de 2 ans, j’avais dû subir une opération importante. Je crois bien que ça a été notre seul moment de réelle intimité.
Alors j’ai pris le chapelet.

Parfois, quand on s’installe, quand on place les choses, on le fait dans un but précis. Parce que ça nous rappelle des choses, parce qu’on veut se souvenir de personnes ou d’événements. Parfois on place les objets sans y penser, parce que c’est comme ça que ça doit être.
J’ai une photo de mon mari sur mon téléphone, un dessin fait par une amie sur ma table de chevet, une mèche de cheveux de mon fils. Et puis j’ai ce chapelet, dans ma cuisine. Il est accroché à côté du plan de travail depuis que j’ai emménagé dans cette maison. Je n’y ai pas réfléchi, je ne me suis pas demandé où j’allais le mettre. Il est là, c’est tout, juste parce que c’est comme ça que ça doit être.

Je n’étais pas proche de ma grand-mère. Je ne me sens pas plus vide ou plus seule, depuis qu’elle est partie. La seule chose qui nous ait jamais liées sincèrement aura été une prière pour une enfant qui ne croira jamais en Dieu. Ce chapelet dans ma cuisine n’est pas un message, pas un appel, pas une prière. Il est là, juste parce que c’est comme ça que ça doit être.

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6 réflexions sur “Le chapelet dans ma cuisine

  1. TU m’as tiré la larmiche matinale…
    Ma Manine est partie y’a bientôt 6 mois. Je languis d’avoir un petit bout d’elle. Un pti truc, sa saucière, son presse purée, sa boîte à couture…. Le reste je m’en fous je l’ai dans mon pticoeur….

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