Rien

Rien

Toute la ville commence à clignoter, le midi on croise des gens en rangs serrés sur les trottoirs avec les bras chargés de sacs, les vitres commencent à choper des flocons et des personnages qui brillent un peu moches.
On a reçu le message, là, à 10 minutes de mon tapis, de mes coussins, de mon petit qui joue allongé au chaud sur sa moquette, de ma plaque de flocons que je n’ai pas encore commencé à coller, des calendriers de l’avent qu’on a planqué en hauteur pour pas qu’ils soient boulottés dés le 15 décembre.

Elle vit à 10 minutes de chez moi dans une chambre avec deux petits lits, un réchaud et un petit garçon de l’âge du mien. Elle n’a rien, pas le superflu ni même le nécessaire. Il n’a rien, ni l’important ni l’accessoire. Il a fini par demander à la dame de la cantine s’il pouvait emmener du pain chez lui pour le soir. Elle a prévenu le directeur qui a prévenu l’association des parents d’élèves. Elle n’a rien parce que l’aide sociale n’est pas automatique, qu’il faut des rdv, qu’il faut être sûrs, que attention il faut prouver la pauvreté pour ne pas profiter du système. Elle n’a rien parce que les restos du coeur tu ne peux pas t’y pointer et dire j’ai faim, il faut des bons d’échange. Elle n’a rien dans cette ville immense, dans ce quartier bientôt cossu, dans ces rues qui clignotent.

Il rentre tous les soirs dans cette chambre d’hôtel, c’est l’idée qu’il doit se faire de ce qu’est une maison, ces quelques mètres carrés avec de la buée sur les fenêtres, la vapeur de l’eau qui bout, les voix des enfants de la chambre d’à côté, le bruit des tuyaux de la salle d’eau au fond du couloir.
Il part tous les matins dans cette école où les enfants disent à mon fils que la petite souris est radine parce qu’elle lui a apporté une pièce et pas un billet. Il n’a pas 6 ans et il sait déjà que la petite souris si elle arrive jusque chez lui, il se mettra à croire au père Noël.
Il reste à l’étude parce qu’il y fait plus chaud et que le goûter est copieux. Ils vont à la bibliothèque le samedi parce que c’est chauffé, que personne ne te demande de laisser la place, parce que justement là il y en a de la place.

Nous apportons l’utile, nous essayons de ne pas oublier le superflu, celui qui fait vraiment plaisir, celui qui fait comme tout le monde, comme l’enfant de la table à côté de lui en classe.
Nous essayons de faire ce que nous pouvons, et nous pouvons si peu, nous sommes des rustines, les rustines de la ville lumière.

La ville clignote vraiment maintenant, tous les soirs passe et repasse à la télévision celui qui a décomplexé mes compatriotes sur “l’assistanat”, les “assistés”, ceux qui n’en branlent pas une, ceux qui bouffent et roulent en mercos avec nos impôts devant des home cinémas, ceux dont les enfants essayent de mettre le pain de la cantine dans leurs poches pour se nourrir le soir en rentrant de l’école.

Publicités

27 réflexions sur “Rien

  1. Comment on fait quand on veut commenter et qu’on n’ a pas de mots?
    On la ferme! Ok…
    Ah si, juste une chose, tu as un putain de sens de a formule:
    « Il n’a pas 6 ans et il sait déjà que la petite souris si elle arrive jusque chez lui, il se mettra à croire au père Noël. »
    Tu décoches flèche après flèche et tu es toujours en plein dans le 1000. Bravo!

  2. Oui. Les rustines ne doivent pas oublier le superflu aussi.
    C’est dur.
    Pour en revenir à celui qui a décomplexé la France,je l’ai entendu prononcer les mots suivants : « l’immigration menace notre façon de vivre ». Il renie donc ses origines, oublie ce qui l’a construit. Je suis juste révoltée.

  3. J’aurais dû attendre plus tard dans la journée pour te lire. Difficile d’expliquer aux gens autour de moi pourquoi les larmes coulent. Les rustines prennent l’eau donc …

  4. Continues d’écrire, tu sais trouver les mots juste pour nous toucher en plein coeur et attirer notre attention sur ces enfants qu’on ne voit pas tellement ils sont discrets mais qui mériteraient bien qu’on leur apporte un peu plus de chaleur et de réconfort.

  5. Ce billet me parle tellement puisque je les ai tous côtoyés ces enfants et ces parents du temps de la scolarité de Nina. Notre quartier qui regorge d’hôtels sociaux et de foyers, nous qui les croisions tous les matins sortant de leur « maison » et nous posant mille questions… nous avons été des rustines parfois, souvent, ces gamins m’ont touchée et j’y pense encore… les inégalités à l’école tu les ressens puissance mille…
    quel beau billet…

    ps : je ne sais pas si tu me lisais à l’époque, tu reconnaitras peut être un bout de rue http://www.nipette.com/article-a-ces-enfants-qui-sont-passes-une-annee-dans-nos-vies-107511364.html

    • Oui j’avais lu ce billet ! A la limite je me dis que dans notre quartier, on les voit et que du coup ça apporte une vigilance à nos comportements, on est « prêts » à intervenir. Ce qui me fait bien plus flipper ce sont ceux qu’on ne voit ni ne devine ou qui n’osent pas, comme ce petit garçon, demander. Ceux là alors, que faut il attendre pour prendre conscience qu’ils sont juste à côté de nous ?

      • Il faut enlever ses œillères qu’il est parfois tellement facile et pratique de garder… bon après il ne faut pas se leurrer, tout le monde n’a pas une âme de rustine ni d’empathie…

  6. Tellement juste. C’est triste mais ça me fait du bien de lire des personnes qui pensent encore comme ça, car j’entends beaucoup trop le décomplexés… Merci

  7. Bonjour, et merci pour ce billet.

    Je suis assistante sociale, et j’ai bossé au 115 pdt plusieurs années. Aujourd’hui, je bosse dans une association et mon boulot consiste à accompagner les familles qui vivent en hôtel sociaux. Je pourrais peut-être avoir qqes orientations intéressantes pour cette maman.

    Bon courage.

  8. A la maison le tri est fait dans les jouets, les livres, les vêtements régulièrement pour offrir l’essentiel et le superflu dont nous avons eu besoin nous aussi il y a quelques temps et encore maintenant mais dans une moindre mesure heureusement … La joie de tous est le plus beau cadeau que l’on peut recevoir 🙂 Et le fait de savoir qu’ils ne se tourmenterons plus pour savoir comment vêtir les enfants et se vêtir aux aussi et pour faire des cadeaux aux enfants est la plus belle des récompense 🙂

  9. Très beau billet… qui prend à la gorge. Si bête que ça puisse paraître, je pense que ce genre d’écrit est très important, car le pire c’est encore l’oubli. Pour le reste, j’ai toujours autant de mal (et autant mal) avec le fait que dans un pays RICHE (même en crise), des gens puisse crever de faim à la rue. Pour reprendre cette citation (dont j’ai été infoutu de trouver l’auteur) : « Je ne mesure pas la dignité d’un gouvernement à ses brillantes apparences. Mais, à la manière dont il traite le dernier de ses citoyens. »

  10. Beau papelard.
    Dissonance désagréable donc nécessaire :
    – comme quoi la mendicité c’est un métier, faudrait une formation spécifique, la définition d’une norme des comportements, des objectifs types : se faire connaitre auprés des donateurs ; obtenir ce qu’on veut sans déranger ; comment revenir chez un donateur ; l’aumone récurrente, ses enjeux, ses moyens… en fait ça existe, c’est juste que ça s’appelle marketing caritatif.

Une remarque ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s