Notre 7 janvier

7 janvier

Nous sommes Charlie, nous sommes juifs, nous sommes musulmans, nous sommes catholiques, nous sommes journalistes, nous sommes flics, nous sommes athées, nous sommes agnostiques, nous sommes d’ici, d’ailleurs, de partout.
Nous sommes Charb, Cabu, Wolinski ,Tignous, Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Elsa Cayat, Frédéric Boisseau, Michel Renaud, Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet, Clarissa Jean-Philippe, Yoav Hattab, Philippe Braham, Yohan Cohen, François-Michel Saada.

Ouiche et Carmela ont écrit ces articles dans la nuit du 7 au 8 janvier 2015.

Sur le plancher, une araignée (par Ouiche Lourraine)

« Sur le plancher une araignée se tricotait des bottes, dans un flacon un limaçon enfilait sa culotte. »

Enfoncée dans son fauteuil, ma fille écoute des comptines en riant. À sa gauche la télévision fait défiler en boucle des bandeaux d’information. J’écoute en pleurant ma France déchirée.

Ce matin quand mon fils s’est levé il a demandé si les méchants monsieurs avaient été attrapés par la police. « Pas encore mon poussin. » « J’espère qu’ils les attraperont vite.  »
Moi aussi poussin.

Comment expliquer à son enfant ce qu’on ne comprend pas soi même. Comment lui avouer, le visage plein de larmes, que le monde est parfois mauvais, cruel. C’est comme si d’un coup je lui disais tout, le Père Noël et la Petite Souris, le Marchand de Sable et les fées. Bienvenue dans la réalité mon bébé.
J’ai l’impression de lui avoir menti. Je ne peux pas vous protéger. Je ne peux pas faire que le monde entier soit beau.

Il fait défiler son doigt sur les noms des 12 victimes affichés à notre fenêtre en me racontant qu’il a eu tout juste à son exercice de maths. « Et puis tu sais Arthur il m’a dit que il est allé à Paris et il a trouvé les méchants monsieurs et même qu’il a pris leur fusil et qu’il les a tués ! »

Non mon poussin tu sais, on doit pas tuer des gens. On doit pas tuer, même les méchants, alors encore moins les gentils. C’est pour ça que tout le monde est triste.
« J’espère qu’ils les attraperont bientôt.  »

 » J’ai vu dans le ciel, une mouche à miel, pincer sa guitare, un rat tout confus, sonner l’angelus au son d’la fanfare. »

Et soudain (par Carmela)

Quelques mots qui s’affichent en majuscules au beau milieu d’un fil d’actualités encombré de futilités, d’informations vides de sens, inintéressantes.

Incrédulité, stupeur. La longue journée commence.

Lire, écouter, penser. Garder son sang-froid, ne pas paniquer.

Et pleurer surtout.

Je ne connaissais aucun de ces hommes. Je m’amusais de temps en temps de leurs dessins. J’admirais leur sens de la provocation, cet humour souvent potache, en tout cas libre. Affranchi.

Essayer ensuite de comprendre comment un cerveau humain normalement constitué peut décider de s’armer de fusils de combat pour aller dézinguer à bout portant des hommes libres au nom d’un dieu, d’un prophète.

Bien sûr ça ne marche pas, ça ne rentre pas dans mes cases. Rien ne peut justifier cela. Rien.

Rien ne peut retenir les larmes. Rien.

Gros fils de pute. J’ai envie qu’on vous chope vivants. Qu’on vous pourchasse dans votre sommeil. Que votre vie sur terre ne soit plus qu’un enfer.

Je m’en veux. J’ai une part de responsabilité. J’en suis certaine. J’aurais dû envoyer bouler tous ces enfoirés qui tenaient des propos tendancieux, haineux. J’ai probablement dû me taire à des moments où il fallait l’ouvrir. J’ai failli devant cette trop fameuse « parole décomplexée » qu’on nous a souvent brandie comme un étendard, prétendument au nom de la démocratie et de la liberté d’expression. Et qui finit, un jour où l’autre par tuer.
Je lis, d’écoute des réactions en chaîne, je suis abasourdie. Parfois perplexe tant certaines ne sont qu’un fatras de mots étrangement alignés. Une dérangeante manière de brouiller les pistes.

Je pleure pour ces gens, ces dessinateurs, ces journalistes, ces flics, ces gens qui se trouvaient là par hasard sur le chemin de ces bêtes enragées. Je les pleure comme des parents, comme des amis, comme des copains. Comme des symboles. Je pleure sur la liberté qu’on assassine. Je pleure sur ce bain de sang. Je pleure aussi parce que j’ai peur. Oui, j’ai peur de la violence, de ce monde que nous allons laisser à nos enfants. Je frémis face à ce chaos. J’ai peur de cette guerre dans laquelle on veut nous emmener. Je sais pourtant qu’avoir peur c’est donner raison aux terroristes.

Mais pour l’instant, rien d’autre ne vient que les larmes, la terreur, et la culpabilité.

J’entends dire qu’ils sont morts en héros. Mais moi, je ne voulais pas qu’ils meurent.
Je ne sais pas prier.

Mais je pense à tous ces gens.

Intensément.

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3 réflexions sur “Notre 7 janvier

  1. Depuis 6 jours je m’abreuve de l’actualité, de dessins, de tous ces billets de blogs…
    Dessiner, écrire, dire, penser. Merci de vous exprimer aussi. Tous les « jolis » mots sont bons à prendre.
    Hélas, trois fois hélas : mourir pour ça…

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