Les morceaux de verre cassé, comme des étoiles sur le sol.

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J’ai toujours aimé écrire. Ça me faisait du bien. Quand j’étais ado, c’était le seul moyen de faire sortir ce qui pesait trop lourd et de le poser à côté, le temps de reprendre des forces. Tous les jours, je sortais de chez mon père un peu avant 7 heures, je prenais un bus, et puis un autre, et j’arrivais au lycée. Un des seuls endroits bizarrement, où je me sentais bien. J’y avais peu d’amis mais des précieux. Des, qui 20 ans après, sont toujours là. Le soir je repartais dans l’autre sens en traînant les pieds, franchement pas pressée de retrouver la chaleur du foyer. Quand j’avais pas envie de poireauter dans le froid je faisais à pied le chemin du dernier bus, qu’à chaque fois je voyais finalement passer sous mon nez. Et merde. J’entrais dans le lotissement par un chemin piéton avec des barrières pour empêcher les véhicules de passer. Y’avait toujours bien un ou deux couillons pour aller s’y coincer en scooter.

Je détestais ce quartier. Je détestais cette maison, je détestais ma belle mère, je détestais mes demi-frère et soeur, je détestais faire semblant. Je détestais me taper leurs programmes débiles à la télé, leur bêtise, leur méchanceté. Je détestais que mes grands parents soient si lâches, je détestais n’avoir aucun autre endroit où aller. Je détestais ma vie. J’aurais aimé pouvoir partir loin, et pour toujours. Mais j’avais rien d’autre. Je me suis jamais sentie à ma place, toujours en transit. Comme quand on est à l’hôtel ou chez quelqu’un et qu’on vide pas sa valise. Moi j’ai jamais vidé mes valises nulle part.

Alors pour partir un peu je me suis mise à écrire. Et puis je me suis mise à imaginer. Écrire, c’était quand j’avais le temps. Quand j’avais pas quelqu’un pour regarder par dessus mon épaule et me piquer ma feuille en pensant que j’écrivais à un garçon. Pas quelqu’un pour se foutre de moi parce que je me prenais pour une intello. Foutus analphabètes.
Alors je me faisais plein d’histoires dans ma tête. Je me racontais des trucs comme si je parlais à quelqu’un, je m’imaginais des vies, des aventures. C’était pas des projets, même pas des rêves, c’était juste des histoires.

Un jour en passant les barrières du chemin piéton, j’ai vu le sol jonché de morceaux de verre. C’était pas vraiment une zone, c’était un quartier très populaire, varié, vivant, n’en déplaise à pas mal de riverains. Mais y’avait beaucoup de jeunes en colère. Et on est souvent con quand on est en colère. Alors ils cassaient des trucs, menaçaient des gens parfois, gueulaient dans le quartier, fumaient des joints et piquaient des scooters. Je me souviens avoir vu tous ces bris de verre et m’être sentie lasse, et blasée. Je me suis dit qu’un jour j’écrirai un livre. Un livre qui parlerait de ma vie. Ça serait chouette ça. Ça me plaisait bien comme idée. J’avais même la première phrase. Ça commencerait comme ça : « Sur le chemin de la maison, les morceaux de verre cassé font comme des étoiles sur le sol. » Je trouvais que c’était sombre et romantique. Je m’imaginais avoir beaucoup de succès, être invitée chez Ardisson. Je répondrais quoi s’il me demandait si sucer c’est tromper ? Je dirais des trucs comme « mais comment vous savez ça, c’est dingue ! » je serais hyper à l’aise et je rencontrerais sûrement un type génial. Un acteur certainement. Et puis un jour y aurait un reportage sur moi et j’emmènerais le journaliste (Laurent Boyer sûrement) dans les endroits où j’avais grandi, dans mon école primaire, à l’Aviateur, le bistrot où je buvais 17 cafés par jour. Y’aurait toujours René, le patron, on se ferait la bise et il me dirait : « comme d’habitude ? ».
Et puis on viendrait ici, « au quartier ». Je parlerais à Laurent de Mehdi dont j’avais été secrètement amoureuse pendant des années, de Reda dont la mère faisait un thé à la menthe délicieux qu’elle nous donnait l’été, quand on traînait sur le parking, de Xavier avec qui on taguait les murs. On passerait par les barrières et je serais super émue en expliquant que c’est là que tout avait commencé.
Et puis d’un coup mon ventre se serrait. La boule dans ma gorge revenait et tout ce qui pesait trop lourd reprenait sa place, là, au creux de mon estomac, sur mes épaules et dans ma tête.
Devant moi, la maison. Par la fenêtre, eux, les étrangers, les menteurs et les mauvais. Il fallait entrer et les affronter. Un jour de plus.
Alors, il y avait plus du tout d’étoiles, rien que du verre brisé.

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26 réflexions sur “Les morceaux de verre cassé, comme des étoiles sur le sol.

  1. Ces jours-ci, je passe mon temps à écrire chez tout le monde (mais avec des mots différents parce qu’à chaque fois, j’oublie) que ce qui est merveilleux dans l’écriture, c’est qu’elle sublime tellement la noirceur, tout en l’exorcisant, qu’on en viendrait presque à la préférer à la guimauve, aux histoires trop jolies, au lisse. A condition d’avoir le talent de sublimer la douleur. Tu l’as.

    • Ça fait un bon moment que j’essaie de répondre à ton message, et puis j’efface, je ferme la page, je reviens, je re-efface, etc… Je suis vraiment vraiment touchée. Vraiment. Je suis toujours pleine de doutes, d’incertitudes, de méfiance. Merci pour tes mots qui réparent tout ça en une seconde. Merci.

  2. Merci. J’ai commencé à écrire à quarante trois ans mais les histoires dans ma tête, elles courent depuis longtemps. Quand est-ce qu’on se voit en vrai, histoire de réaliser qu’on se connait depuis toujours ?

    • Vous voulez tous me faire pleurer en fait c’est ça ?!
      Un jour j’ai eu l’audace de penser que si j’aimais lire les autres pour me retrouver en eux peut être qu’un jour quelqu’un aimerait me lire moi. Merci pour donner un sens à cet instant là.

  3. Il est rare que je sois autant émue en lisant un article sur un blog.
    Peut-être parce qu’à quelques détails près, cela semble être mes mots.
    Les histoires dans ma tête ne s’arrêtent jamais, j’ai commencé à les poser à l’écrit pour laisser de la place dans mon esprit à de nouvelles aventures.

  4. Un gros câlin d’amour ma Ouiche. Et un jour tu emmeneras Laurent Boyer à ta maison actuelle en disant « c’est ici qu’avec MA famille nous sommes heureux et que nous vivons, que nous construisons chaque jour avec amour, tendresse et écoute de l’autre. »
    Je t’aime ma Ouiche. (Et je suis pas bourrée)

  5. Mais les étoiles, c’est dans ton coeur qu’elles sont. Dis merci à la noirceur, qui t’a donné ces étoiles nécessaires pour écrire aujourd’hui. J’te roulerais bien une petite pelle, tiens.

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