Dans le monde d’avant

monde d'avant

Dans le monde d’avant j’ai 8 ans et je vais et reviens seule de l’école. Moi j’habite là haut aux grands chênes et j’aime bien. J’aime bien être au 3ème dans le petit immeuble entouré des 2 grands. J’aime bien partir le matin avec Valérie qui passe me prendre du 4ème et aller attendre Djamila au pied du grand immeuble. On serpente le long de la cité jusqu’à l’école et c’est pas un gros mot, c’est notre cité, elle est chouette.

Plusieurs fois par an on m’invite le vendredi soir chez Valérie, c’est un genre de fête, sa grand mère nous donne de la limonade très sucrée, elle a des numéros sur le bras, ça m’intrigue, “c’est l’holocauste” nous dit la maman de Valérie avec l’air très sérieux. Quand on voit des gens tatoués avec Valérie on pense qu’eux aussi ils ont “l’holocauste” et on prend l’air sérieux. On va aussi chez Djamila mais pas trop souvent parce que sa maman a déjà bien à faire avec ses frères et soeurs elle dit Djamila. Pourtant quand on y va c’est comme si ça lui faisait deux enfants de plus à sa maman, elle nous donne des gâteaux plein de miel qui collent les doigts et aussi des prince et du banga. Quand elles viennent chez moi il y a toujours du monde, des tas de gars avec des cheveux longs et des filles en jeans qui fument, des gens qui parlent forts et qui s’engueulent ou qui chantent des trucs anglais. Nous on préfère vachement Karen Chéryl et Joe Dassin alors on va dans ma chambre et on fait des chorégraphies. En plus moi j’ai pas la télé en couleurs alors souvent on remonte chez Valérie pour regarder les dessins animés de récré A2 ou des visiteurs du mercredi et puis chez elle il y a des rices crispies qu’on mange avec du cacolac alors que bon chez moi le gouter est pourri.

Dans le monde d’avant on s’est jamais parlé de Dieu, je crois qu’on ne sait même pas qu’on n’a pas le même et que d’ailleurs moi j’en ai deux. On s’en fout, on a toutes des cadeaux à Noël, sans doute pas les mêmes mais on échange. On mange pas tout à fait la même chose, on trouve ça super mieux chez l’autre, évidemment.

On grandit, j’ai une jupe à volant turquoise, Valérie fuschia, Djamila moutarde. C’est l’été on part en colonie sauf Djamila qui va  “oblaide”, c’est le nom du village de sa grand-mère en Tunisie. On se raconte à la rentrée les premiers amoureux, les seins qui poussent, l’assistant d’anglais Peter qui est tellement canon, il a une mèche sur l’oeil.
Dans le monde d’avant, on s’en fout complètement de la politique, à part Le Pen qui est un gros raciste et qui nous fait rigoler quand il passe, souvent, à la télé, on l’imite dans la cour du collège, pas devant les parents parce que ça les fait pas rire, on met des badges de « touche pas à mon pote », on prend le train pour aller à Paris voir les concerts de SOS racisme avec mon père qui veut bien nous accompagner.
Les différences on s’en tape, éventuellement on les chante comme Jean-Jacques Goldman que je trouve trop beau avec sa cravate en cuir, mais je le dis pas trop parce que je suis New wave et que ça va pas bien avec, Djamila pareil parce qu’elle est funky, Valérie elle est bab alors elle trouve qu’il faut accepter tous les styles.

Dans le monde d’avant on parle des mecs qu’on aura un jour, peu importe leur origine s’ils ont du style, s’ils sont branchés et qu’ils aiment bien regarder Dechavanne. On parle des enfants qu’on va faire avec eux mais on se demande si ça fera mal de les faire et aussi de les sortir, on rigole. On leur cherche des prénoms mais des biens,  pas comme les nôtres, deux Fabienne en 3ème C, trois Valérie et deux Djamila. Non, des prénoms qui racontent l’histoire de nos familles plutôt, ça ça fait classe.

Dans le monde d’avant on n’imagine pas ce jour de janvier où on regrettera les prénoms qu’on a donné à nos enfants parce qu’on a peur du moment où un homme se postera devant eux avec une arme, leur demandera « comment tu t’appelles ? » et leur tirera une balle en pleine tête quand ils répondront.

Copyright photo @moukraines

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40 réflexions sur “Dans le monde d’avant

  1. C’est fou ce que ca me parle! J’ai l’impression que c’est de ma vie etant mome dont vous parlez…. J’en ai les larmes aux yeux… C’est comme si c’etait tellement loin cette epoque…C’est vrai qu’on s’en foutait d’ou on venait, si on croyait en Dieu ou pas… on etait ami et c’est tout! Merci pour cet article!

    • Et non, j’ai déménagé en fin de 3ème pour venir à Paris, autant dire sur une autre planète, on s’est écrit toute la seconde, et puis, et puis… Je suis ce qu’elles deviennent avec les réseaux sociaux, elles aussi sans doute 🙂

      • Oui c’est dur de garder contact … moi j’ai encore qqes copines d’enfance et même si on se voit peu c’est précieux. Comme si on s’était vues la veille. Et oui les réseaux sociaux pour ça c’est bien !!

  2. C’est vrai, si vrai qu’aujourd’hui ça nous parait surrealiste de se remémorer notre enfance!! Ou alors c’est notre mémoire….

    • et heureusement qu’elle est là cette mémoire, c’est elle sans aucun doute qui fera que nous élèverons massivement nos enfants dans la tolérance et que ceux qui ne le font pas resteront le plus longtemps possible une minorité 🙂

  3. Optimiste jusqu’à la trogne, je me dis que nos enfants seront assez malins pour créer le monde de demain à l’image du monde d’avant. Réaliste un peu, je me dis que y a du boulot, quand on entend comment certains s’entendent à remuer la boue pour cacher leurs manquements.

  4. Ouais on a vécu la mème époque, mais pas la mème cité. Dans la mienne c’était aggression une fois sur deux qu’on sortait, avant qu’on arrete de sortir, crevage des pneus si tu n’as pas la couleur locale, Mais aussi le SES à coté du CES et surtout qu’on se parle pas entre les 2…les profs qui ont peur certains soirs de sortir du parking…
    Mais aussi les 1ers vols, qui seront bien traités par mon père : il m’a pas puni, il m’a fait rendre au commerçant, en personne.

    … cette France là avait ses bons cotés, et ses mauvais.

    J’ai zéro nostalgie, zéro, C’est un tuc de vieux.

    • Non nous n’avons pas vécu dans la même cité. Cependant la mienne était vue comme ça par celle d’à côté. J’aime la nostalgie, j’aime tout ce qu’elle peut apporter au présent, j’aime le mot que les portugais ont inventé pour ça et qui dit tout « saudade ».

      • Ben moi je l’ai pas vue d’à coté
        A l’époque c’était une des 10 cités les plus dangereuses de France, Aprés ils ont construit Villeneuve. genre de faits divers dont ils n’ont pas perdu la tradition

        A ce que je peux en savoir , Saudade
        est un état d’esprit complexe, qui peut aussi ressembler à la nostalgie de ce qui n’a pas existé.
        C’est un peu comme le nutella, la télé, l’alcool , la religion, le pognon ça étouffe trés rapidement celui qui l’aime trop.

  5. Je n’ai pas connu la même époque que toi, je suis « so 2000 » mais je vivais dans un petit quartier où les noms avaient des échos de voyages, d’exotisme et d’histoire. J’ai aimé ma jeunesse, cette période si douillette durant laquelle les jeux avec mes copains avaient toute mon attention. J’en garde un souvenir précieux et inaltérable.
    Espérons simplement que ça continue…
    Très beau billet…Émouvant…

  6. Je trouve votre billet très beau, mélancolique sans être nostalgique, vous faites un état des lieux de la vie en France à une époque donnée et si on vous lis intelligemment on comprend en filigrane que vous vous (nous) interrogez sur quel chemin avons nous pris pour en arriver à la situation actuelle. C’est une interrogation « dans la face »que l’on se prend, une invitation à réfléchir collectivement. J’ai grandis au Maroc dans les années 80/90 et de la même façon nous ne nous pausions pas de questions sur les Juifs, Musulmans, Chrétiens avec lesquels nous allions à l’école. Partager la dafina de Shabbat avec les voisins, acheter la bûche de Noel pour aller les partager avec les amis expatriés ou faire el Maouloud el Nabawi était autant de moments pour apprendre des autres. Sans jugements, ni morale. Alors même si mon enfance à eu Casablanca comme toile de fond je retrouve un gout de madeleine dans votre billet.

  7. Je vois exactement ce que tu veux dire 😉 je pense à des enfants qui ont ces prénoms qui racontent une histoire universelle mais qui peuvent aussi leur faire vivre des enfers, à l’école, à l’envoi du CV ou à la location d’un appartement… c’est qd même fou de se dire qu’en donnant un prénom à son enfant on le condamne peut être pour l’avenir… que dans notre société encore pleine de préjugés le choix d’un prénom conditionne des réactions…
    sinon très beau billet d’une époque disparue… quoi que je retrouve un peu de ma fille dans sa nouvelle vie « campagnarde »… je n’ai pas connu ça et pour cause, j’étais dans le guetto 😉

  8. C’est un très beau billet 🙂 Moi aussi j’ai grandi dans un environnement que l’on qualifierait de « multi culturel » et comme toi nous n’avons jamais parlé de religion, nous mangions différemment chez chacun d’entre nous et on adorait ça, je ne me suis jamais offusquée parce que quand nous mangions du porc à la cantine certains avaient une autre viande ou parce que quand nos familles parlaient il y avait parfois un mot d’une autre langue que je ne connaissais pas.
    Après je me demande si c’est le monde qui est devenu dingue, ou si c’est simplement que nos parents ont préservé au mieux cette petite bulle d’innocence … J’espère que nos enfants pourront grandir avec cette même innocence alors et que nous arriverons à leur transmettre les valeurs de respect et de tolérance qui ont l’air de cruellement manquer au monde d’aujourd’hui.

  9. Mon monde d’avant était comme ça aussi, sauf que j’habitais pas dans une citée, mais dans le 93 quand même, et la mixité c’était mon quotidien et c’était génial toutes ces cultures…on était tous différent mais tous pareil quand même…Quel beau texte!!!

    • Ben tu vois, moi d’avoir un commentaire de la fille qui a écrit le premier blog que j’ai lu de toute ma vie, et qui restera mon blog préféré de coeur (quand vas tu ré-écrire putain !), et à qui j’ai beaucoup pensé en écrivant ce texte, ça me colle les poils. Love sur la tienne, et celle de ton mari et de ta fille.

  10. Tiens, on a presque grandit au même endroit. Moi, j’étais entourée de Fazia, Hélène, Raoul et compagnie. Ma copine qui avait sa tresse tenu par un élastique maison et les mains pleines de henné que même elle avait trop de la chance, Hélène que sa mère « talochait » si elle parlait grec « on est en France, tu parles correctement », et Raoul dont les parents étaient aussi bab que les miens et refaisaient ensemble le monde en bas dans le jardin de l’immeuble en créant des assoc pour les paysans péruviens (les pulls péruviens en poils de lama ça gratte) . Alors oui, on a vécu au même endroit. Et maintenant, je vis dans la ville de B. Sud de la France, où la moitié de mes congénères soutiennent des idées nauséabondes et puantes…

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