Les rideaux violets

1 mur parme et 3 rideaux de la même couleur. J’ai mon fauteuil, ma carafe d’eau, une petite table. Mes vêtements en boule sur la chaise à côté, je porte une blouse d’hôpital qui me sied à ravir. J’attends que les heures passent. Je devrais sortir dans une heure je pense. Plus de batterie sur le téléphone, j’ai bouffé mon forfait 4G sur la tablette. Je pourrais ouvrir un bouquin mais là j’ai plus envie de bouger. J’ai pris mes comprimés de cytotec il y a 4 heures. Je me vide. Au propre comme au figuré.

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Je pensais que ça m’arriverait pas. Ça m’arrive parfois de me sentir au-dessus, je sais pas pourquoi. Je m’en veux pour ça d’ailleurs. Ben ça m’arrive aussi.
J’avorte.

Depuis une semaine que la date se rapproche je trouve de plus en plus de sens aux mots. J’écoute leur son, j’écoute leur signification, et je l’entends pour la première fois. « J’avorte » . Quand on y pense ça n’a pas de sens, c’est incomplet. Comme si on disait « j’interromps ». Sans préciser quoi.
Avant je pensais « se faire à avorter ». Je ne le dirai plus. C’est moi qui arrête ce qui se passe. C’est moi qui prends les comprimés qu’on a posés sur la table devant moi. C’est moi qui les tiens dans ma main, qui les porte à ma bouche, qui les avale. Moi.
Je me lance, un peu anxieuse mais surtout pressée d’en finir. La fatigue, les nausées, et tous ces signes qui me rappellent sans cesse qu’il se passe quelque chose, c’est trop difficile à supporter. Je veux que ça s’arrête.

On a pas eu besoin d’en parler trop longtemps. 3 enfants, une situation financière compliquée, non, vraiment c’était pas le moment. La décision était évidente, mais elle n’a pas pour autant été facile à accepter. Accepter d’avoir déconné, d’avoir eu la flemme d’attraper cette putain de capote, et de se retrouver maintenant ici, dans cette chambre aux rideaux violets. S’imposer ce parcours, redire encore notre choix, au médecin, à la sage femme, à l’infirmière.
La veille je suis allée lire quelques témoignages de personnes qui expliquaient qu’elles avaient bien vécu leur ivg. J’ai grandi avec ça. Avec cette liberté, avec ce droit, avec cette non-culpabilisation, avec ces revendications, avec la connaissance de mon corps, de la légitimité de mes actes et de mes opinions. J’ai le droit de disposer de mon corps comme je le souhaite, j’ai le droit d’avoir des enfants quand je le décide, j’ai le droit de revendiquer mes actes, j’ai le droit de ne pas me sentir coupable, j’ai le droit de vivre bien ce passage de ma vie. J’en ai le droit.
Mais ça n’a pas été le cas. J’ai souffert et j’ai été triste. Je n’ai pas regretté, non. Pas une seule seconde. Mais j’ai quand même été triste.

Aujourd’hui je me repose chez moi. Apaisée que tout soit terminé. Sereine et convaincue. J’ai fait ce que je devais, ce que je voulais, ce que nous désirions.
Je n’ai eu aucun doute. Aucun regret à part celui d’avoir cru que je ne risquais rien.

J’ai avorté. Dans la douleur, dans la peur, mais aussi dans l’entière conscience de mon corps et du respect de mes choix. Je ne serai pas triste, car je ne projetterai pas ce qui aurait pu être. Je n’aurai pas de regret, car je regarderai mes 3 enfants jouer, se câliner et se chamailler, et je me dirai simplement qu’on est bien, juste comme ça.
J’ai avorté et je ferai tout pour ne pas avoir à le refaire. Mais s’il y a bien une chose que j’ai apprise, c’est qu’il n’est pas bon d’avoir trop de certitudes. Et si ça devait encore arriver, je recommencerais.

Sans doute, sans regret.

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25 réflexions sur “Les rideaux violets

  1. Sache que ton témoignage est une parfaite piqûre de rappel. Je suis pro-IVG, tout en sachant que cette décision serait hyper difficile à prendre pour moi.
    Repose toi bien. Bisous

    • Je voulais écrire sur ce sujet dès le moment presque où j’ai su que je demanderai une ivg. Mais je ne trouvais pas les mots, ni le ton, j’étais plus tellement sûre. Le lendemain, je n’y ai même pas réfléchi et c’est sorti comme ça. J’avais besoin de poser les choses, pour moi, et envie de partager mon expérience, pour celles qui se posent des questions.

  2. Je crois que plus que « j’ai le droit d’avoir des enfants quand je le décide », la négative prend tout son sens: j’ai le droit de ne pas avoir d’enfant quand je le décide.
    Merci de rappeler que ce choix, mal ou bien vécu, n’est en tout cas jamais anodin, comme voudraient nous le faire croire ceux qui n’y ont jamais été confrontés, de près ou de loin.
    Bon repos.

    • C’est absolument ça, j’ai le droit de ne pas vouloir d’enfant. J’allais dire « de cet enfant » mais c’est tellement pas un enfant pour moi à ce stade que c’est impossible.

  3. Merci pour ton beau témoignage. J’espère que certaines y penseront avant d’aller voter pour un parti (dirigé par une femme !) qui réfléchit au déremboursement pour « responsabiliser » les femmes.

    • Et ceux qui s’offusquent de la suppression du délai de réflexion parce que « quand même on avorte pas sur un coup de tête ça leur ferait pas de mal de réfléchir un peu pour une fois à ces gonzesses »

  4. Moi j’aime quand t’écris, c’est brut, c’est poignant et ça me met les larmes aux yeux mais aussi…le sourire aux lèvres. Parce que c’est vrai ce que tu dis. J’aime l’ambivalence qui ressort de ton texte parce que ce choix n’est pas dans la zone blanche ou la zone noire, ce choix est fait d’autres choix plus ou moins contrastés et je t’admire de le décrire avec autant de franchise, sans fausse pudeur et plein de délicatesse.
    Des bisous d’amour<3<3<3<3

  5. Pfiouuuuu. J’ai le souvenir d’avoir écrit un pareil billet chez la Poule Pondeuse…
    Alors c’est dire si ces mots résonnent… On sent de la sérénité.
    Bon repos à vous 🙂

    • Oui je pense en effet avoir énormément de chance de vivre tout ça sereinement. C’est déjà suffisamment difficile comme ça, j’imagine pas comment le vivent celles qui gardent un doute.

  6. Beaucoup de pudeur dans ton témoignage .Décision « sage » et « responsable » tout en temps difficile .Et violence faite au corps comme à l’âme .
    Je suis d’accord avec « Paf ! Le P.A.F  » ,attention ,attention ,ne retournons pas 40 ans en arrière ..
    Nadine ,mère de 2 ados et sage-femme .Je sais ce qu’est la vie ,son opposé .Je respecte d’autant plus celles qui ont pris la même décision que toi ..

    • Merci beaucoup. Quand j’en parle « dans la vraie vie », j’ai l’impression que je devrais en avoir honte, ne pas en parler. On me regarde d’un coup avec un mélange de tristesse et de pitié. Mais j’ai envie d’en parler et de montrer qu’on peut aussi être sûre de son choix, ET ne pas y aller « comme on va chez le dentiste ».

      • « Quand j’en parle « dans la vraie vie », j’ai l’impression que je devrais en avoir honte, ne pas en parler.  »
        => C’est précisément pourquoi je trouve les témoignages essentiels. Pour que ce droit ne soit pas finalement un tabou quand il est utilisé.

  7. J’ai lu ton billet ce matin, avant d’aller retrouver mes élèves, et ce que tu écris m’est resté en tête toute la journée. Je trouve ton article très fort et très émouvant. A la fois, on sent la sérénité dans votre décision mais aussi le fait que c’est un acte et un choix qui reste difficile. Repose toi bien. Des bisous.

    • Alors tant mieux si c’est ce qu’il en ressort. J’ai pas franchement réfléchi à ce que je voulais dire, et je pense qu’avant j’aurais aussi certainement aimé lire que même si on est sûr de sûr de sa décision, c’est pas forcément facile non plus.
      Je me sens d’ailleurs beaucoup plus apaisée depuis la publication de ce billet.

  8. Bon repos. J’avais les frissons en lisant ça ce matin. Oui tu as le droit. Oui nous avons le droit. Même si je ne sais pas comment je reagirai si cela m’arrivait. Merci d’en parler en tout cas. C’est bien d’en parler. Il faut en parler. .

  9. Témoignage qui dit exactement tout ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui fait ce choix… et ce n’est pas parce que c’est voulu et réfléchi que ce n’est pas douloureux… les femmes qui se sont battues pour ce droit n’ont jamais dit que c’était tellement facile de le faire… et ceux qui jugent ne comprennent rien comme d’habitude… un beau et fort billet

  10. Il y a un an, presque jour pour jour, j’étais moi aussi sous Cytotec, partageant ces douleurs, ces questions, avec une culpabilité aussi, mais le Cytotec était pris pour une autre raison.
    Comme pour toi, il y a eu un avant et il y a un après.
    On lit des textes sur les fausses couches, et tellement pas sur les IVG que je trouve ton témoignage nécessaire, tant il montre que ce n’est pas une décision qu’on prend à la légère.

    Je n’aime pas dire que je suis une pro-IVG. Je préfère dire que je ne suis pas contre l’IVG.
    Parce que je considère que c’est une des solutions envisageables face à un choix lourd de conséquences, mais ce n’est pas un vrai choix de vie, quelque chose qu’on imagine faire une fois dans sa vie. J’espère que je suis claire, je ne veux offenser personne.

    J’espère que ton compagnon a été là pour toi. Remets-toi bien.

    Merci pour ce texte.

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