De la peau douce et puis des plis

singer

J’ai toujours été mûre pour mon âge. Non mais je t’arrête, hein, ne vois aucune sorte de melon cérébral dans ces propos, simplement un état d’esprit embarrassant. Quand j’avais 5 ans, je voulais avoir 10 ans, parce qu’à 10 ans t’es un grand enfant, c’est respect. Quand j’avais 10 ans, je voulais en avoir 15, pour avoir la classe. Et quand j’en avais 15, j’en voulais 18, pour le permis, les sorties, la liberté et la possibilité d’envoyer chier les adultes, d’adulte à adulte. A 18 j’en voulais 20, parce que 20 c’est sérieux.
Et à 20, tout s’est emballé. De la fin des études aux boulots mal payés (mais tellement formateurs), le 20-25 ans est passé comme un suppo bien préparé (un jour je t’expliquerai comment on prépare un suppo, mais là n’est pas le sujet et j’ai pas envie de me faire engueuler, si tu vois ce que je veux dire).

Et puis la vie s’est amusée à me prendre à mon propre jeu.

Elle m’a donc offert quelques soucis familiaux bien gratinés accompagnés de leurs petits compagnons dépression et prise de poids. J’ai gagné 5 ans (ou perdu 5 ans, question de point de vue).

Les choses se sont tassées, j’ai repris le dessus. J’ai retrouvé la ligne, j’ai retrouvé le moral. Bref, bien dans mes baskets. Mais la vie, cette pute, a décidé de ne pas s’arrêter là : tu as toujours voulu être plus vieille ? Tiens, une grossesse gémellaire dans ton mignon petit corps.

Plus 10 ans, en un an.

Bon je te passe l’arrivée du 3ème, les autres soucis de la vie, et les premiers signes de l’âge, ces enculés.

Parce que ce dont je veux te parler aujourd’hui ne concerne pas le physique. Non, je suis plutôt bien conservée pour mes 95 balais.

Je veux te parler de ce qu’il y a dans ma tête. Dans ma tête de mémé.

Dans ma tête, il y a d’abord des tisanes. Pas du thé hein, non, des tisanes. Des tisanes en sachet pour emporter partout (dans un thermos pour la journée), des tisanes en feuilles achetées à l’herboristerie, mais aussi des tisanes que je cultive sur le rebord de ma fenêtre. Sensation de kiff incomparable : tu ouvres ta fenêtre, tu coupes tes brins de verveine citronnée et de menthe, tu les rinces, tu les coupes, tu les infuses et tu les bois.
Mais attention, tu ne les bois pas n’importe comment, hein. Tu bois ta mixture dans une tasse à tisane (tu sais, avec le truc troué et le petit couvercle dessus, le truc qui déborde et qui en fout partout). Tu peux aussi mettre le tout dans une théière, parce que dans ma tête de mémé, il y a des théières : des japonaises en fonte, des en porcelaine, des ultra-modernes.
Ou alors, mieux, tu fais infuser ta tisane dans un thermos orange des années 60, et tu te verses ça dans de petites tasses tout au long de la journée. Tasses que tu installes confortablement sur un petit plateau.

Parce que dans ma tête de mémé, il y a des plateaux pour la tisane ou le café. Bon, ça c’est un remède à ma maladresse constante. Des plateaux à fleurs si possible.
Et tu bois ta tisane pieds nus sur le tapis en laine du salon.

Dans ma tête de mémé, il y a le tricot. Transmis par ma grand-mère alors que j’avais 7 ou 8 ans, le tricot est un art fort déprécié par ma famille d’ingrats. Ça gratte, c’est moche, c’est perdu, c’est toutes les excuses du monde.

On trouve aussi dans ma tête une machine à coudre, une Singer évidemment. Qui coud de petits habits, des housses de coussin, des doudous ou des lits-cabane.

Et puis, il y a les habitudes, quelques routines si rassurantes quand la vie tourbillonne si fort. Comme par exemple le fait de faire la tournée du jardin, le soir, à la fraîche. D’arroser le Rosier, la Clématite et le Jasmin (qui fleurit pas, cet enfoiré), et l’Olivier qui vient de Kabylie, et les Camélias qui ont bien trouvé leur place, ils fleurissent bien cette année.

Dans ma tête de mémé, il y a la cuisine. Que j’aime faire quand j’ai du temps, avec les aromates du jardin, en mélangeant les origines, les influences : cuisine provençale, chorba, couscous, salades variées. Que je sers systématiquement en déclarant : « Qui mange de la salade n’est jamais malade ! ». Avant de me faire traiter de relou par le reste de la tribu. Et puis il y a les légumes, que je m’efforce de faire aimer, les ayant moi-même découverts si tard (avant ils n’étaient que punition).

Dans ma tête de mémé, il y a mes amies. Celles avec qui je suis la plus en phase ont 91 ans pour de vrai, ou comme moi, mentalement. Elles aiment aussi le pisse-mémé, les tasses à fleurs et les plateaux. Les théières et les plantes en pot. Des pots en terre, hein, c’est important.

Et puis surtout, dans ma tête de mémé, il y a les enfants. Les rires, les cris, les goûters, les « On peut inviter machin ? » et se retrouver avec 8 marmots sans avoir même réfléchi, et leur faire un gâteau roulé avec ce qu’on trouve dans les placards. Penser que rien n’est plus important qu’un enfant, rien n’est plus précieux. A la maison, au travail, dans la vie en général. Penser qu’on sera une bonne grand-mère plus tard. Qu’on gavera ses petits enfants de bisous, de câlins, et de cours de couture, de cuisine, de pâte à sel ou de botanique, et en attendant, se demander qui sera le prochain nouveau-né à qui je pourrais coudre ou tricoter un truc ?

Se dire tout ça en les regardant jouer dehors par la fenêtre. En sirotant une tisane dans une tasse fleurie que je pose ensuite sur un plateau fleuri. En prenant le temps de respirer profondément.

Et en les regardant trouer le dernier sarouel que je viens de leur coudre.

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19 réflexions sur “De la peau douce et puis des plis

  1. Oh, mince j’avais jamais réalisé que j’avais cet âge là. Tout pareil, la tisane, le plateau, le tour du jardin/balcon en inspectant les plantations, le crochets…..
    Par contre, tu n’es pas vraiment vieille si tu es pieds nus sur le tapis du salon, parce qu’une grand mère répète sans cesse « mets tes chaussons, tu vas attraper froid »!

  2. Hum… j’aime beaucoup ce texte.
    C’est bon, c’est doux… ça met du baume au coeur.
    Même si par ailleurs je n’aime pas l’eau chaude sous toutes ses formes, ni le travail manuel (le tricot et la couture entre dans cette catégorie pour moi).
    Par contre, la cuisine, oui 🙂

  3. C’est beau, c’est tendre, ça sent bon l’amour et la caresse douce sur la joue. Je n’ai pas eu de grands-parents alors ton texte je le prends, je me le met dans mes tiroirs à joliesse et je te dis merci ❤

    • Je t’en prie, tu peux m’appeler Mamie. (et pas mamette ou nounette ou tous ces trucs qui font genre je suis pas vieille.)

  4. Jumelles (mais pas un 3ème !! Au secours !!! ), tisanes, couture (issue de ma gd mère couturière) (mais pas tricot, je n’y ai jamais rien compris ;-)), plantes aromatiques, pots en terre, plateaux à fleur : pas trop loin non plus de tes 95 ans…j’adore ce texte….

    • Et moi, je lis ton commentaire en écoutant « It was the night », parce que vieille ET inculte, je ne connaissais pas. Merci.

  5. Tout comme vous j’ai mes tasses pour le café (des mugs et deux services à café pour les grandes occasions), celles pour le thé, des dessous de tasses pour le café, ceux pour le thé, des plateaux pour servir le thé et d’autres pour le café, deux théières en porcelaine blanche et deux cafetières Bauhaus. Je ne crois pas que ce soit un coté « mémée » ou maniaque, peut être simplement une façon de marquer l’importance de certains moments dans nos journées, que pour nous prendre un café (ou une tisane) ce n’est pas seulement un acte banal mais un temps précieux hors du temps durant lequel nous faisons une pause. Nous prenons une respiration.
    Bonne tisane!

  6. Pingback: AROUND THE NET | Miss Pivoibulle

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