Prends ça

prends ça

“Tu baisses les yeux sinon je t’en colle une, TU BAISSES LES YEUX”.

Je suis en train d’attacher mon enfant à l’arrière de la voiture, je relève les miens, je croise les tiens, ils sont suppliants “ne dis rien, ne fais rien, ce sera pire sinon”.
J’entends le bruit sourd de sa main qui vient s’écraser sur ton crâne, je vois ta cheville qui dévisse du trottoir, je l’entends qui continue de te hurler dessus. Vous vous êtes arrêtés, sur le trottoir d’en face, le temps qu’il te frappe, le temps qu’il t’assène les mots qui t’indiquent que c’est de ta faute, le temps qu’il te mutile, le temps que tu aies honte, et peur, que j’ai honte, et peur.
Tu ne pleures même pas, ou même plus, tu baisses les yeux, tu attends, tu attends qu’il en ait fini pour ce soir et puis tu le suis à petits pas, des pas timides, des pas qui ne résistent pas ou plus. Mon enfant me demande pourquoi ton amoureux crie et c’est quoi le bruit qu’on a entendu. Qu’est-ce que je lui réponds ? Chéri le monsieur crie parce qu’il se sent comme une merde alors il crie et il tape une femme parce que c’est la sienne et qu’il n’a plus de chien. Chéri le monsieur crie et tape parce que c’est gratuit comme défouloir. Chéri le monsieur crie et tape parce qu’il a été tapé dans son enfance le pauvre et qu’il n’a pas pu en discuter avec un docteur de la tête alors il le reproduit. Chéri le monsieur crie et tape parce que c’est une immonde crevure et que si j’avais un tant soit peu de courage et que tu n’étais pas dans cette voiture j’irais volontiers lui imprimer la tronche dans la grille du magasin sur laquelle il s’appuie pour savoir s’il baisse les yeux.
Je lui dis juste que le monsieur est en colère, qu’on ne sait pas pourquoi mais qu’on ne tape pas les autres pour ça, et je le dis doucement parce que tes yeux me supplient toujours d’en face “ne dis rien, ne fais rien, ce sera pire sinon”.
Tu remets tes cheveux en place, tu lui prends le bras, vous disparaissez au bout de la rue.

“Mais t’es vraiment qu’un con, tu fais vraiment tout pour nous faire chier, t’es débile ou quoi”. Je suis en train de classer des coquillages avec mon petit sur la serviette d’à côté, serviette sur laquelle mon enfant a aussi mis du sable sans que ça me fasse hurler. Le bruit arrive après, je me retourne. Il tient l’enfant par l’épaule, il retourne l’enfant par l’épaule en la tordant serait plus juste, je vois la main qui pince qui essaye de faire mal discrètement, j’entends le murmure menaçant et sifflant “tu vas voir quand on va rentrer ce que tu vas prendre, ça va pas s’arrêter là”. Tu as quoi, 9 ans ? Et je vois déjà tellement d’habitudes posées dans ces gestes que tu as, dans cette façon de te plier sous la menace, de te mettre un peu plus loin pour ne pas déranger, de me jeter un regard de haine parce que tu sais que j’ai entendu et surtout que j’ai vu. Je regarde ton père qui continue de te menacer juste du regard, il soutient mon regard un instant puis le lâche, quoi qu’il arrive il aura moins honte que moi. Honte de mon impuissance, de la vacuité de tout ce que je pourrais dire ou faire et que je n’essaye même pas, honte de cet attentisme, honte de cette vie où chacun se dresse devant celui qui frappe son chien en public mais où on n’ose intervenir dans la “vie” des autres.

Tu demandes plusieurs fois à ton papa de t’accompagner dans l’eau, les vagues sont hautes, les courants dangereux, il finit par accepter, je te vois partir sautillant, si joyeux “hé papa regarde, hé papa on saute, hé papa ahahahahah” tenant fermement la main qui tord, qui broie, qui giflera ce soir.

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32 réflexions sur “Prends ça

  1. C’est trop triste. C’est révoltant. Et cette impuissance que l’on ressent à chaque fois. Les violences verbales, j’en constate de plus en plus envers les enfants, dans les magasins, les lieux publics et à chaque fois j’imagine que c’est pire une fois la porte de leur domicile refermée. Comme toi j’imagine, ça me rend folle. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux, mon cul.

  2. Ce billet me questionne pas mal. Qu’est-ce que j’aurais fait à ta place ? Et surtout qu’est-ce qu’il faudrait faire ? On sait bien qu’intervenir risque de se reporter sur la victime. Les associations devraient penser à éditer des guides de conseils pour les témoins de violence.

  3. J’ai cliqué sur j’aime mais j’aime pas en fait
    J’apprécie ton style d’écriture et je confirme que parfois on aimerait réagir et qu’on fait rien….

  4. Je suis assez pour la version crevure immonde, mais je ne peux pas être objective sur le sujet, c’est au dessus de mes forces.
    On en est tous là: à ne pas savoir quoi faire pour ne pas empirer les choses, à se dire que quoi qu’on fasse ou dise ce sera vain. C’est à pleurer de rage.

  5. La violence, c’est vraiment un truc que je ne supporte pas.
    Merci d’en parler, même si ça ne change pas grand chose au moment où on vit ces moments-là.
    J’ai assisté à une autre situation qui m’a mise mal à l’aise récemment, un peu l’inverse de la violence : l’indifférence. Un enfant de 5 ans laissé seul à l’hôpital toute la journée, avec visite d’1h le soir de ses parents, même le week-end. Un gamin qui disait aux infirmières qu’il voulait rester avec elles parce qu’au moins là il y avait du monde autour de lui. Je me suis demandée si ça justifiait un signalement, mais bon j’imagine qu’il y a tellement de situations avec urgence vitale que ce serait déranger les services pour rien : le gamin ne risque physiquement rien, par contre psychologiquement ça ne sera pas simple de se construire. Bref, ça m’a fait peine, comme dirait ma grand-mère.

  6. Ca tord le bide… dure réalité à laquelle on ne sait comment réagir.
    Soutenir un regard appuyé, interloqué… ?
    Agir ? Mais comment ? Surtout quand cela se passe en présence de nos enfants.
    A part alerter des services de « sécurité » quand on « connait » les personnes ou que ce sont des voisins, on est bien impuissant.
    Triste…

  7. Beh moi ça m’a bien fichue les boules de lire tout ça. Par deux fois j’ai réagis relativement violemment verbalement en voyant ce qui n’était même pas de la violence comme tu l’as décrite, c’était encore autre chose, des parents cons, je pense. Du coup j’ai téléphoné tout à l’heure au 119 pour demander des conseils sur la façon d’intervenir au mieux verbalement face aux parents maltraitants que tu croises dans la rue. Et beh à part les suivre jusque chez eux pour avoir leurs l’adresse ou noter leurs plaques d’immatriculation et téléphoner ensuite au 119 avec ces infos, beh la dame – très gentille, m’a conseillée de ne rien faire. Parce que oui, ça peut se retourner contre l’enfant et aussi contre toi…. Limite c’est insoluble. Sur le moment.

    • Et bien merci beaucoup de ce retour, tu vois, si cela m’arrive de nouveau je n’oublierai pas le coup de la plaque d’immatriculation. Et ceux qui lisent ces commentaires non plus. Tu vois là tu viens de rendre ça soluble pour peut être un cas ou deux et c’est déjà tellement.

  8. Je travaille dans la protection de l’enfance, C genre de situation je travaille avec, j’aurais presque envie d’écrire « vivre avec »… En tant que professionnel, j’ ai aucun conseil à donner parce que je sais surtout qu’on fait avec ce qu’on est a un moment T…pour moi l’important c’est de l’expliquer à nos enfants et surtout faire confiance aux voisins de ses enfants et femmes victimes de violence car comme nous ils doivent essayer d’agir avec leur moyens… L’idée est de ne pas se cacher les yeux quand ça arrive, j’aime à croire que ce regard que vous avez porté sur ce père a eu des conséquences si minimes soit elles

    • Je vous remercie beaucoup de ce commentaire, je crains que les seules conséquences aient été un coup supplémentaire rentrés dans la location avec un « en plus tu me fous la honte devant cette connasse ». J’avoue que je n’espère pas grand chose de mon prochain quand il a la main aussi leste. En revanche j’espère qu’ils ont de chouettes voisins qui le signaleront.

  9. Le cœur qui se tord, et ma violence au bord des doigts. Toujours impuissante face à ce genre de situation difficile et honteuse. Que dire ?

  10. Je ne vois presque plus mes doigts sur le clavier tant mes yeux se sont embrumés à la lecture de ton récit… Quoi dire, quoi faire, comment ne pas empirer une situation ??? Il est difficile de savoir comment réagir d’autant plus quand on ne connaît par les personnes. Pour nos voisins, nos ami-e-s, on peut se tourner vers des associations pour avoir des conseils, appeler le 39-19 mais pour une femme dans la rue, un enfant à la plage, on est bien démuni-e-s…

  11. La dernière fois dans le métro j’ai hurlé parce que c’est sorti tout seul, c’est le genre de réaction que je ne sais pas contrôler (comme au ciné je hurle ou sursaute si j’ai peur), un gamin qui se prend une gifle devant moi (sans parler de devant ma fille) et bien je hurle… ils ont ri, le père, la mère et les enfants…m’ont pris pour une folle… j’ai continué à dire haut et fort à ma fille que ce n’était pas comme ça qu’un enfant devait être traité etc… ils ne parlaient pas français, je ne suis pas sûre qu’ils aient pigé mais ils ont continué à frapper leur fils qui apparemment faisait tout mal, un mode de communication spécial, il pleurait, venait se blottir contre sa mère qui lui en recollait une… bref impuissance totale…
    j’ai souvent réagi, quand c’est un gosse je ne peux pas m’en empêcher… je me suis calmée (un peu) parce qu’on m’a fait remarquer à juste titre : que l’enfant s’en prendrait une encore plus violente dès que j’aurais le dos tourné ou qu’un cinglé pourrait tout à fait m’en mettre une aussi (et je l’aurais bien cherché…) bref, on tourne en rond… et je préconiserai bien une stérilisation préventive ou de punition pour certaines personnes violentes si ça se passe avec le premier enfant mais je serais taxée de malade mentale… je suis complètement réac sur ce sujet et j’assume… pour la violence conjugale j’ai d’autres idées aussi…
    je pleure intérieurement quand j’entends un parent dire haut et à fort à son gosse « mais tu es débile » ou ce genre de d’humiliation qui fait bien son effet quand c’est répété au fil des semaines, des mois, des années…

    • et puis aussi quand tu t’en prends aux parents violents, l’enfant les défend et c’est toi qui passe pour l’agresseur… l’enfant maltraité qui continue à aimer ses parents malgré tout… purée que c’est compliqué…

      • C’est le pire de ce que j’ai ressenti, quand ma bouche à commencé à s’ouvrir et que j’ai vu le regard de haine du petit pour moi, parce que lui celui qu’il aime c’est ce père maltraitant, celui qu’il considère c’est lui aussi, et pas cette dame sur la serviette d’à côté. Et le voir partir avec son père dans les vagues tellement content, ça m’a bouleversée peut être encore plus que tout.

    • Je vais parler de ce que je connais uniquement. Je précise qu’il est évident que je ne cherche aucune excuse… Juste mon travail m’impose d’essayer de comprendre ce qui pousse à frapper son enfant au delà de la maladie mentale…
      Tous les parents ne sont pas malades mais juste ils ne savent pas faire, y’a rien d’inee dans la parentalité, on découvre l’autre, on se présente malgré le fait de l’avoir porté 9 mois, on se connait.
      Dans mon travail, m’accompagne ce parents maltraitant et vit avec leurs enfants victimes…ce que j’ai.pu en voir c’est que la plupart ne savent que c’est possible de faire autrement, ou ne veulent pas. C’est la que les professionnels interviennent car il n’y a rien l’irrémédiable ( sauf certains)et je le crois. Quand à ces enfants qui aiment leur parent à l’égal de la.violence dont ils sont victimes…je sais par expérience qu’à l’adolescence ça explose

      • Je ne crois ni à l’inné ni à l’irrémédiable et en effet je suis persuadée que la médiation des professionnels peut être souveraine. Ensuite comment les mettre en relation quand on ne connait pas les gens et qu’on assiste à ce type de choses c’est plus compliqué, et c’est dommage. Et merci beaucoup pour ton témoignage que je trouve très juste

        • Effectivement, le sentiment d’impuissance est insupportable lorsqu’on est témoin. Le 119 permet d’agir avec peu d’information et c’est bon à savoir. Apres, je n’oublie les professionnels de l’ecole qui sont aptes également à observer ce genre d’agissements…
          Je ne peux pas te retirer ce sentiment de culpabilité qui nous animé tous mais je me permets de répéter qu’on agit avec ce qu’on est à ce moment là. Ton article est très vrai et pose énormément de question qui serait intéressant debattre.
          Je m’excuse d’avance pour les fautes (les joies de cette foutue correction automatique.

  12. Et bin c’est pas facile de lire cet article après les 2 suivants/précédents 😦
    C’est vrai que le pire dans tout ça c’est que les enfants aiment leur parent (pendant un temps) malgré ce comportement…
    Banane, ça fend le coeur ce que tu racontes aussi.
    Moi j’avais vu un père soulever son petit garçon par le manteau, à bout de bras et le reposer sur un banc… rien que ça ça m’avait chamboulé.. Il faudrait pouvoir aborder ces gens-là avec une psy sur le moment et essayer de leur « ouvrir les yeux » ….

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