Les vieux

Kabylie-1930-01

« C’est qui les arabes dans ton garage ?
– Personne, y’a que mon pépé et ma mémé. Et pis d’abord, c’est quoi des zarabes ?

J’avais 7 ans. Je savais bien qu’un truc était différent chez mes grands-parents, mais jusque-là, je n’avais pas mis les mots. Ils étaient d’origine kabyle et parlaient très peu français. Enfin ma grand-mère surtout. Arrivée sur le tard en France, elle ne s’y était jamais fait. Ce n’était pas son choix à elle ce pays. C’était le choix du vieux. Elle, elle aurait préféré rester au bled, quitte à crever la dalle. Au moins, elle aurait crevé la dalle en famille. Ici elle avait le chauffage central et l’eau courante, la « tomobile » et le « tilifoune ». Mais aussi les portes, les immeubles et la grisaille.

Elle avait décidé qu’elle n’apprendrait pas le français pour garder encore le son de son pays.

Alors, pour communiquer avec nous c’était difficile. On sentait bien qu’elle nous aimait beaucoup, à la façon qu’elle avait de nous serrer fort contre son sein en nous caressant le visage du plat de sa main. Elle demandait comment ça allait « l’icoule » et si on voulait manger quelque chose. Alors elle sortait la galette et la boîte en plastique qui contenait l’huile d’olive de là-bas, la meilleure du monde. Elle nous aimait beaucoup mais finalement, on ne se connaissait pas. Mon père n’a jamais voulu m’apprendre le kabyle, elle n’a jamais appris à parler français.

Ce que j’aimais quand nous allions chez eux, c’était aller voir ses copines, à ma mémé. Là, entourée de toutes ces femmes, ces filles qui piaillaient une langue que je ne connaissais toujours pas, je la voyais renaître et s’animer, elle qui finalement me paraissait morte la plupart du temps. À ce moment-là, je me sentais étrangère. Une fois ou deux, nous sommes même bien tombés : ce jour-là, on marie Drifa, la fille de Hafid. Les montagnes de gâteaux, les youyous, les robes plus brodées les unes que les autres, les bijoux, les changements de tenue. Les hommes dans une pièce, les femmes de l’autre, tout le monde assis par terre. 

Un jour, nous sommes allées passer le week-end chez eux avec ma soeur, comme on passe un week-end chez ses grands-parents. Sauf que les miens, je ne les connaissais pas, et qu’à part des conversations pratiques de type : « Encore? » pour savoir si je voulais encore manger, il n’y avait pas d’échange entre nous. Il y avait la vogue en bas de chez eux, et ma grand-mère avait fortement insisté pour que nous y allions. J’étais âgée d’une dizaine d’années, et je me promenais avec mon portefeuille Waikiki. J’ai compris ce jour-là à quel point mes grands-parents nous considéraient comme privilégiées, des gosses de riche, finalement. Mes deux parents bossaient, classe moyenne des années 80. Alors, elle me montrait mon portefeuille pour que je mette des sous dans la fente. Ses yeux s’allumaient quand elle voyait cette pince qui se mettait en branle pour aller attraper, puis relâcher aussitôt peluches et autres saloperies de vogue, mais qui à ses yeux étaient de véritables trésors. Comment lui dire sans la peiner, que les pièces qu’elle écoule une par une pour avoir une chance de remporter ce cadeau ne sont que le fruit de mes petites économies lentement épargnées, pièce après pièce, mois après mois ?

Elle s’est éteinte comme ça, au beau milieu de la nuit dans son petit appartement des années 70, bercée par le son de la flamme du chauffe-eau, qui s’allume, puis s’éteint, et s’allume, et s’éteint… Elle n’avait que 63 ans.

Le vieux, lui, a vécu encore une dizaine d’années. Il s’est vite remarié, on ne laisse pas un homme seul.

Vingt ans plus tard, je sors du consulat d’Algérie. Je tiens mon sac bien serré contre moi, on ne sait jamais si le précieux trésor s’en échappe. Dedans, ma carte d’identité algérienne, et mon passeport biométrique. Je suis officiellement franco-algérienne. Étrange impression que de se dire que l’on peut voter dans un pays dans lequel on n’a jamais mis les pieds. Dans quelques mois, je serai là-bas, en Kabylie, à la rencontre de mes racines, de la terre de mon père et de mes anciens.

Je vais enfin le découvrir, ce trésor caché dans la tête de ma grand-mère.

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12 réflexions sur “Les vieux

  1. j’ai eu des frissons en lisant, je me suis tellement reconnue … mais moi j’ai eu de la chance, ma maman me parlait souvent de « là bas, chez nous »

  2. Mon grand pere est enterré la bas pres des siens. Je ne sais pas si je mettrais les pieds un jour sur la terre de mes ancêtres… Un beau voyage à vous

  3. Magnifique hommage. Bonne découverte à toi. Un de mes prochains voyages sera pour ce beau pays car même si personne chez moi n’en est originaire, j’ai grandi avec cette culture autour de moi dans le sud de la France et je m’en suis toujours sentie très proche ( Mare nostrum des deux côtés c’est un peu même combat! ❤ ). Et puis il y a ma voisine Yamina qui m'a invitée maintes fois à aller en vacances avec elle et comme mon fils l'appelle Mamie Na, ben c'est un peu comme si… moi aussi.

  4. Magnifique ce texte!
    Nous sommes impatients d’y emmener notre fille, presque 4 ans et elle n’a toujours pas pu rencontrer ses grands-parents!
    Elle réclame yaya et djedi… j’espère qu’elle les connaîtra bientôt, ainsi que ce mode de vie, tellement différent d’ici!

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