Ces lettres qu’on n’envoie pas

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Ça va maman ? Ça va mon cœur. T’inquiète pas mon cœur. T’es sûre maman ? Sûre mon cœur. Maman est fatiguée, ça va aller. Alors je laisse maman mais je sais qu’elle me ment. Je sais que ça va pas. Je sais pas ce que c’est, je sais pas si c’est moi, si je suis pas assez sage, si c’est parce qu’elle s’est disputée avec papa, si c’est parce que mamie elle l’appelle tout le temps et qu’à chaque fois, après, maman elle a toujours cet air un peu triste.

Je la laisse et je sais qu’elle va juste finir ce qu’elle est en train de faire, écrire, et que maintenant elle a vu que j’étais là et que j’avais bien vu qu’elle allait pas très bien. Elle fait ça tout le temps maman, elle remplit des cahiers, des enveloppes usagées, des pages blanches à l’intérieur des livres qu’on lit jamais. Elle écrit tout le temps et des fois quand j’arrive à lire je comprends rien. C’est des mots qu’elle dit jamais. C’est des phrases que j’ai jamais entendues, que je comprends pas trop. Ça raconte même pas une histoire. On dirait des fois que c’est des lettres mais je sais bien que c’est pas ça parce que les lettres qu’on écrit on les met dans des enveloppes et puis on les envoie. On les adresse à quelqu’un mais là on dirait comme des lettres mais qui seraient pour personne. Elles restent dans les tiroirs, sans début et sans fin, sans avant ni après. La prochaine fois qu’elle va écrire maman ça sera pas la suite, ça sera juste encore des mots et encore des phrases qu’elle dit jamais. Qu’elle dit que là, sur des enveloppes usagées et sur des bouts de papier. Sur des pages blanches de livres qu’on lit jamais. Je sais pas pourquoi elle est triste. Elle écrit et elle est triste. Mais moi quand j’écris à l’école je suis pas triste, enfin pas tout le temps. Je raconte des histoires mais y’a des débuts et y’a des fins, et après quand j’ai rendu mon cahier à la maîtresse mon histoire elle est finie et j’y pense plus tellement. J’espère juste que j’aurai une bonne note.

Maman, je sais pas, elle est pas rigolote. Elle est belle mais on dirait qu’elle est triste tout le temps. Et puis elle a les yeux toujours mouillés, et puis elle a le menton qui tremble. Moi je l’ai repéré son menton et même que je le surveille tout le temps maintenant. Quand on est à table, ou quand je fais mes devoirs, quand je me demande comment elle va je regarde plus ses yeux. Je regarde son menton. Et si je vois que son menton il tremble alors je sais qu’elle va trouver une raison de quitter la pièce et qu’elle va aller plus loin, pour pleurer. Et que ça servira à rien que je lui demande ce qu’elle a parce qu’elle me répondra pas. Elle dira juste « rien, rien, t’inquiète pas ». Mais moi j’y arrive pas. Et je m’inquiète quand même. Alors je reste à table et je réfléchis. Je cherche très fort une raison de lui parler, une question à lui poser. Je regarde autour de moi, j’ai de l’eau, j’ai du pain et tous mes couverts. J’ai pas de raison, alors je cherche encore. Dis maman je pourrais avoir du sel s’il te plaît ? J’arrive tout de suite mon cœur. Alors maman elle sèche ses larmes, elle respire très fort et puis elle m’apporte du sel. Et moi, je mange ma purée en grimaçant parce que maintenant elle est trop salée. Mais je lui montre pas à maman et je lui dis que la purée elle est très bonne. Merci maman.

J’ai pleuré et j’ai dit à mes enfants que c’était rien, que maman était un peu fatiguée. Je me suis changée et je suis allée courir dans l’air frais. J’ai souffert et je me suis fatiguée, mais ça m’a juste fait pleurer un peu plus fort. Alors quand je suis rentrée à la maison je me suis dépêchée d’allumer mon ordinateur et j’ai noté les mots qui avaient envahi ma tête pendant que je courais. J’ai posé les phrases qui étaient mieux là, que dans ma tête. J’ai pas essayé de réfléchir ou de penser, de calculer, j’ai juste mis ailleurs ce qui prenait trop de place.
Mon fils s’est approché de moi, il m’a demandé si j’avais bien couru. J’ai dit « oui mon cœur, c’était bien ». J’ai arrêté de pleurer, j’ai respiré très fort, un grand coup et j’ai éteins mon ordinateur.

La journée continue.

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18 réflexions sur “Ces lettres qu’on n’envoie pas

  1. Superbe!! Ton article prend aux tripes…
    Nous avons tous des passages à vide. Il est difficile de le dire à nos enfants. Mais juste leur dire « je suis triste en ce moment, tu n’y est pour rien, ce sont des histoires d’adultes » parfois les aident aussi à reprendre leur place et ne plus se sentir responsable du mal être parental. Nous faisons tous au mieux pour eux pour nous. Plein de courage à toi bises

  2. Article émouvant et qui vient de mettre des mots très juste sur ce regard tant de desarroi que posent mes enfants , surtout mon fils de 15 ans , sur moi lorsque je ne vais pas fort …. un grand merci d avoir mis des mots sur nos maux du quotidien .

  3. Ben oui on ne peut pas toujours être en forme et malgré tout on reste maman avec des grands yeux equarquillés qui nous interrogent. Ça m’est déjà arrivé de pleurer une bonne foi devant ma fille de 2 ans, je lui dit simplement que comme ça lui arrive j’ai un chagrin et que ça passera. Je ne sais pas si c’est bien mais ça doit sortir parfois…

  4. Moi souvent ça tourne en boucle dans ma tête, je me dis que je devrais l’écrire, même je m’imagine en train de l’écrire. Mais je ne le fais pas. Sans doute que je devrais. Ma mère n’écrivait pas, elle pleurait juste.
    C’est fou ce qu’on espère ne jamais reproduire, et qui nous saute à la tronche quand on devient adulte. ❤

  5. Quel magnifique article ! Très émouvant. J’adore écrire, je passe mon temps à ça, ça me fait du bien et ça « vide » mes émotions. Mais parfois, quand ça ne va vraiment pas, j’ai du mal de ne pas pleurer devant ma fille, mais je me le suis promise alors j’essaie fort et ça marche parfois…

  6. très joli article, très émouvant….
    j’ai beaucoup de mal à cacher aussi mes petits moments de peine à ma grande, alors elle vient, ne dit rien et me fait un câlin (en général ça me donne encore plus envie de pleurer d’ailleurs….)
    bizzz

  7. Pingback: Ca va pas… mais ça ira ! | La Famille Champ!gnon

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