T’étais comment ?

t'étais comment

Je me demande tu vois je me demande t’étais comment ?
Est-ce que tu aimais bien que ta mère te serre fort dans les bras, qu’elle prenne ta défense quand ton frère essayait de te piquer des trucs, des jouets, te tirait les cheveux en douce.
T’étais comment t’avais peur du noir ou pas ? Tu aimais quoi au petit déjeuner, les céréales qui font scrountch dans le bol, qu’on mange vite vite avant qu’elles soient molles dégueulasses. Ou t’aimais plutôt les baguettes un peu grillées avec des choses dessus, de la confiture qui colle un peu au coin des lèvres, que ta mère essuyait avec un bout de sopalin avant que tu partes à l’école, même que parfois elle léchait le sopalin et en vrai tu trouvais ça vraiment gerbant ?
T’étais comment comme petit garçon en fait ? Tu étais tout doux un peu timide avec un petit sourire de traviole sur la photo de classe ou alors biscotos en avant, qui court comme une fusée dans la cour, un ballon collé au pied, qui parle trop fort, qui fait son malin ?
T’aimais quoi ? T’aimais les films qui font un peu peur qu’on regarde du couloir quand les parents croient qu’on est couché ? T’aimais plutôt les animés japonais avec les filles qui tournent avec des cheveux de couleurs improbables qui ont l’air tellement libres même si on comprend pas pourquoi elles tournent ?

Elle disait quoi ta mère ? Elle te disait comment c’est la tolérance, la justice, le respect qu’on fout à toutes les sauces ? Elle t’enseignait à sa façon le bien le mal les trucs à la con genre ce qu’on peut faire ou pas ? Et ton père il en pensait quoi ? Et toi tu pensais quoi d’eux ? Et sinon t’aimais bien la pizza ? T’écoutais quoi comme musique, c’est quoi ce qui te faisait kiffer là tu sais quand on commence à devenir une personne selon ce qu’on écoute, quand on commence à s’aimer selon ce qu’on aime mettre à fond dans nos casques en prenant des airs un peu mécontents, un peu sérieux, genre on est des adultes c’est bon quoi ?
T’étais comment avec les copains, le genre sympa qu’on appelle pour régler des trucs chiants qui tempère les conflits ou plutôt celui à qui on demande de venir pour taper la baston?

T’étais comment ce matin quand t’as mis tes fringues noires, t’as passé ta main dans tes cheveux avant de mettre ton bonnet. T’étais comment quand t’as mis ta ceinture sous ton teeshirt, tu te sentais fier, un peu anxieux? T’as eu envie d’appeler ta mère ou pas ? T’étais comment quand t’as pris ta kalach, ça t’a fait quoi de voir les gens tomber par terre ? Cette fille là dont la tête est tombée sur la table tu l’as vue ? La maman de Lucie qui prenait un pot qui a des éclats de son verre de bière entre les dents tu l’as entendue appeler Lucie ? T’étais comment quand le sang coulait le long de la terrasse, t’as entendu les cris ou tu chantais dans ta tête comme quand on était petits et qu’on voulait pas entendre l’engueulade. Je t’ai pas parlé de Dieu et toi parce que je sais pas comment t’étais avec lui, je suis pas sure que tu le connaissais bien, je voudrais pas te mettre dans l’embarras et puis en plus ce soir tu vois je m’en fous de comment tu le voyais parce que visiblement tu l’avais pas beaucoup écouté.

Je me demande à quoi elle pense ce soir ta mère, je pense beaucoup à elle aussi.

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45 réflexions sur “T’étais comment ?

  1. Merci, c’est très beau. Je me suis demandé aussi si ça se pouvait que mon fils devienne un méchant. Mais comme c’est un bébé qui voit encore les anges, j’ai arrêté d’y penser!

  2. Ce texte est très bien écrit et j’aime qu’il fasse écho à ma réflexion intérieure.
    Grâce à la magie d’Internet, des pubs sur mes récentes recherches de cadeaux de Noël collés à la fin de cet article et c’est un raccourci qui va bien, pour une fois…

    • C’est la question qui m’a tenaillée depuis la fin de la sidération. Le pourquoi et le comment finalement je laisse ça à d’autres dont c’est le métier mais le petit garçon qui forcément a dormi les bras en l’air je n’arrive pas à passer outre cette humanité là

  3. Quand tu as dit « Elle disait quoi ta mère ? » les poils se sont dressés, car je savais où tu allais. J’avoue, j’y pense aussi. Est-ce que l’on passe à côté de quelque chose dans l’éducation de nos enfants, est-ce qu’ils ont un « terrain » pour devenir de tels barbares. Je m’interroge, souvent et je pense à ces mamans aussi.

  4. et oui ils ont été tout petits aussi. Ton teste est dur car il remet de l’humain là où il a disparu.
    Je me demande encore comment et qui a le pouvoir de tout faire basculer comme ça. J’aimerais tellement comprendre mais j’y arrive pas, peut-être plus tard j’en sais rien.
    Aujourd’hui, au travail, avec des adolescent en perdition, j’ai peur de mal faire, de ne plus être l’adulte référent et que quelqu’un d’autre prenne ma place avec des intentions qui ne sont pas les miennes.

  5. J’ai aussi beaucoup pensé aux parents. Quelques semaines avant les attentats j’ai lu un article sur des parents font le fils est parti avec femme et enfant en Syrie. J’imagine dans quel état ils devaient être au moment des attentats, entre l’espoir que ça ne soit pas leur enfant, le désepoir du bilan. Ça ne doit pas être facile , et je n’aimerais pas être à leur place.
    C’est de loin mon billet préféré ( et j’en ai lu un paquet) à propos de l’horreur qui s’est déroulée ici. Bisous

  6. Merci! Tes mots m’ont beaucoup touchée… Moi aussi je pense à leurs mamans… hier dans ma classe, une petite a regardé autour d’elle et a dit « ça se trouve, un de nous va devenir terroriste… » ça m’a glacée… Pour mes enfants, j’espère que tout l’amour, toute la bienveillance, et tout ce que je leur apprends sur la compassion et le respect feront que non pas eux…

    • Et ce sera le cas pour tes élèves aussi a priori 🙂 Je pense sincèrement que, comme l’écrivait Hannah Arendt « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal », j’ai une grande confiance en l’éducation (qu’elle soit nationale ou parallèle) et je ne doute pas qu’une partie du mieux viendra de là. Et merci

  7. C’est curieux mais depuis quelques jours, moi aussi, je n’arrête pas de penser à eux … enfants. C’est ma façon de les dédiaboliser, je pense. Pour qu’ils me fassent moins peur … aussi.
    Mais ce qui est sûr, c’est que cela me donne envie de pleurer à chaque fois 😦

  8. J’ai pensé aux mères un peu mais jamais à eux enfants, je les ai déshumanisés je crois… mais ton texte est un uppercut qui fait un effet dingue… une dureté que j’aime aussi….

  9. Quand je suis arrivée à  » T’étais comment quand t’as mis ta ceinture sous ton teeshirt,  » , je me suis dit c’est bizarre de mettre une ceinture sous son t-shirt. Et c’est en lisant  » T’étais comment quand t’as pris ta kalach,  » que j’ai compris… j’étais tellement persuadée que tu parlais des victimes – moi je ne pense qu’à elles, à leurs familles, leurs amis, leurs amours – je me suis vachement projetée dans ton texte en fait. Je vais peut-être faire tâche avec mon com parce que ceux que je lis ici sont tous Beaux, comme ton texte d’ailleurs, mais sincèrement j’ignore où vous allez chercher cette Humanité toutes… moi j’ai pas de temps de coeur disponible pour eux. Je peux pas. Et j’ai pas envie.

    • Tu fais pas tache ^^ … moi j’ai complimenté le texte que je trouve bien écrit. Mais j’avoue que contrairement à vous toutes je n’ai pas été « aussi touchée » par les événements. Je pense que c’est parce que je suis pessimiste et que le jour où on reprendra enfin le cours normal de nos vies, ils vont refrapper à nouveau, et on y peut rien. Bien sûr je suis triste pour les victimes et leurs familles, mais c’est tout. Je mets pas de drapeau tricolore etc. J’ai évité Chatelet quelques jours parce que « on sait jamais » mais pas possible indéfiniment ! Je n’ai pas pensé aux mères des terroristes, ni à eux enfants. Et ayant 2 ans zigotos de 2 ans, c’est sûr que ça fait réfléchir. Comment les empêcher de tomber dans le tabac, l’alcool, et autres choses qu’on ne veut pas pour eux…

      • Ah et pour le coup moi je pense que je préférerais qu’ils se baignent dans un océan de Spritz en fumant tout ce qu’ils peuvent par l’ensemble de leurs orifices plutôt qu’ils oublient le respect de la vie que j’ai essayé de leur apprendre 🙂 (oui je sais c’est nocif pour leur santé mais ça n’attente qu’à la leur, moindre mal)

      • Pour Mme Champignon
        ^^ merci.
        Je suis allée voir ton blog et rien qu’en en lisant le titre je me suis demandée comment tu pouvais te trouver pessimiste… je dirais plutôt lucide. Le risque 0 n’existe pas selon moi. Quand j’ai écrit mon com, j’ai sincèrement pensé que c’est de ne pas être maman qui m’interdisait l’accès à cette vision des choses. En te lisant, je me dis que non, ce n’est pas ça… c’est autre chose.

    • J’ai passé 72 heures à me demander comment tu peux te lever un matin, t’habiller et te préparer pour aller tuer ceux qui pourraient être tes potes. Et aussi me demander quelle mère mérite ce souvenir de celui qu’elle a bercé ? Entre deux cauchemars je ne pensais qu’à ça. Devant les impacts sur la devanture de la Belle équipe j’y pensais encore. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’humanité mais plus d’une obligation que je me fais de comprendre, surtout pas d’excuser parce que je n’en peux plus de la culture de l’excuse dans laquelle on baigne. Du coup je crois que ce n’est pas du temps de coeur, c’est ma tête qui me demande une logique pour avancer. C’est pas gagné 🙂

      • Il y a un film, Day Night Day Night de Julia jesaisplusquoi que j’avais vu il y a longtemps sur Arte et qui m’avait profondément bouleversée. Je te le conseille. En souhaitant qu’il te bouscule autant qu’il m’a bousculé.

  10. Pingback: Et mêler nos rêves à la réalité |

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