Une si grande tristesse

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Ce n’est pas que je n’ai plus rien à dire mais je n’y arrive plus. Au contraire j’aimerais parler tout le temps, parler aux vivants, à ceux que j’aime, à ceux que je regarde grandir, parler, parler, parler encore.
J’ai essayé souvent depuis d’écrire quelque chose de drôle, quelque chose de léger, de raconter toutes ces choses nouvelles et bonnes qui sont arrivées dans ma vie depuis, mais je n’y arrive plus.
Une fois posés sur le papier, les mots me paraissent vains, les rires contraints, les indignations moutonnières.

Ma vie a changé, pas la mienne seulement d’ailleurs, mais celle de ma ville et dans une moindre mesure celle de mon pays. Je suis triste pour toujours, ce n’est pas grandiloquent c’est une constatation. J’en fais deux quasi quotidiennement, la première, « quelle chance j’ai d’avoir vécu 45 ans dans un pays en paix », la seconde « je suis triste pour toujours ».
Cette tristesse qui me vient comme un rideau trop lourd qui tomberait sur mes pompes c’est tous les jours. Alors bien sûr il suffit que je tourne au coin de la rue pour matérialiser ça par quelques fleurs et les dernières bougies posées sur le trottoir mais pas seulement.

C’est écouter mon fils de 7 ans me dire que les rues sont vides pour Noël « sûrement parce que les gens ont préféré aller dans des villages sans terroristes pour Noël maman ». L’entendre me dire cela comme si ce mot faisait partie de son quotidien, sans appréhension particulière, sans émotion spectaculaire, comme il dirait « sûrement parce que les gens ont préféré aller dans des villages sans voitures pour Noël maman ».
C’est entendre ses petits copains répondre « des terroristes », fiers de gagner un point, à la question « que trouve t’on dans le parc en bas de chez toi ? », à un jeu de société. Leur indiquer que quand même bon ce n’est pas vraiment une bonne réponse, les voir tous dire que si, que d’ailleurs les terroristes étaient en bas de chez eux donc le parc aussi.
C’est ne plus jamais m’asseoir dos à la baie vitrée au resto ou au bar, avoir appris à dîner côte à côte avec certain(e)s, ne même pas en faire un sujet.
C’est regarder une vidéo du futur album live de Fauve, voir un extrait du magnifique concert au Bataclan où j’étais le 26 septembre avec mes enfants et puis pleurer en voyant des gens très jeunes l’air hilare avec les bras en l’air.
C’est avoir l’impression de vivre dans une dimension parallèle de celle où les gens s’agitent pour un accent circonflexe. Je ne m’estime pas au dessus, juste à côté.

Dans ma dimension il y a des militaires en arme devant l’école de mes gosses depuis 3 mois, des gens qui s’arrêtent de parler dés que sonne une sirène, encore deux impacts de balle dans la fenêtre de la boulangerie qui n’a jamais réouvert et sur lesquels quelqu’un a dessiné une larme.
Dans ma dimension il y a ce fatalisme qui est devenu une de mes qualités d’angoissée pathologique et qui me met dans le RER tous les matins et tous les soirs aux heures de plus grande pointe.
Dans cette dimension je n’ai pas envie de vous emmener si vous y avez échappé et je ne sais plus écrire autre chose.

Alors je reste avec les miens, face à la baie vitrée, dans le RER, dans une salle de concert avec mes enfants, je dis bonjour le matin aux militaires, et je vous dis à un de ces jours.

Après la nuit, avant le jour