Chambre 12

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Il est 3 heures. Je viens à l’instant de finir la lecture de Vernon Subutex. Depuis le temps que je l’avais, j’avais eu le temps de le lire. Enfin si, je l’avais eu, je l’avais juste jamais pris. Je préférais me gaver de séries mal traduites et de films pas encore sortis.

Là, j’ai le temps. J’ai pas de PC, pas de tablette, et de toutes façons j’ai pas de wifi non plus. Alors à l’ancienne, j’écris sur mon petit calepin A5 avec mon stylo 4 couleurs flambant neuf.

Je suis assise à une table en bois qui sent bon la cire que j’ai passée y’a 2 heures. Y’a une télé allumée parce que tout à l’heure je regardais par bribes un épisode des Experts. Mais là y’a 3 mecs, un chauve, un à lunettes et un avec une cravate cheloue qui parlent autour d’une table de je sais pas trop quoi, mais à leur tronche je dirais d’économie. Moi j’avais pas vu que c’était plus Les Experts rapport que je finissais mon bouquin. Alors je suis allée voir si le lave-linge tournait encore et il tournait encore. J’ai mis à laver les pantoufles de Monsieur Z. parce que tout à l’heure quand je suis montée l’aider à aller sur sa chaise-pot, j’ai galéré avec le change et du coup Monsieur Z. il a fait sous lui sur le sol et dans ses pantoufles.

J’ai du mal avec les changes. Faut dire aussi que c’est mon premier jour toute seule, ou plutôt ma première nuit. Enfin c’est la première fois que je suis toute seule pour les surveiller quoi. Mais Monsieur Z., lui, il s’en fout pas mal que ce soit mon premier jour. Monsieur Z., il aimerait bien juste pisser tout seul et si possible sans s’en caler entre les doigts de pieds. J’ai dit pardon Monsieur Z., je suis désolée Monsieur Z., je vais nettoyer.

Déjà tout à l’heure avec Monsieur L. j’ai galéré. Carrément je l’ai déchirée la protection. J’ai dit pardon Monsieur L., je suis désolée Monsieur L., je vais en mettre une autre.

Encore 4 heures avant la fin de ma nuit. J’aime bien la nuit. Y’a des drôles de bruits qui font sursauter et aussi Madame B. qui oublie que c’est la nuit et qui descend toute habillée au milieu de la nuit avec son tricot. Y’a un clac contre le volet qui m’a fait peur la première fois mais quand le volet s’est mis à miauler j’ai compris que c’était le chat de la ferme d’à côté qui venait chercher son casse-croûte de la nuit. Y’a des gens qui toussent aussi, alors je tends l’oreille et des fois je vais voir Madame I. parce que Madame I. elle est très vieille, elle a 106 ans Madame I. Elle, j’aime pas trop la changer parce qu’elle est tellement frêle que j’ai peur de la casser. Elle aime pas trop elle non plus. Elle veut qu’on la laisse tranquille. Je sais pas mais moi je crois que si j’avais connu 2 guerres mondiales et la vie sans lave-linge et tous ces trucs dont on a l’impression qu’ils ont toujours existé et qu’on pourrait pas sans passer, je crois que moi aussi je voudrais juste qu’on me laisse tranquille.

Tout à l’heure, je ferai ma 2ème ronde. J’irai voir tous les papys et les mamies et puis j’espère que le linge sera fini et que je pourrais rapporter les pantoufles de Monsieur Z. Je finirai de préparer les petits-déjeuners et après je rentrerai à la maison, réveiller mes enfants et les emmener à l’école. Et puis après ça je discuterai avec les gens et quand on me demandera si ça me plaît ce nouveau métier je dirai je sais pas. Je sais pas parce que c’est dur. C’est dur dans le corps et c’est dur dans le cœur.

Toutes les nuits, quand je passe le balai et que je plie du linge je me dis qu’est-ce que je fous là. J’ai bien travaillé à l’école, j’ai fait des études, j’ai voulu faire de la pub et du marketing, et puis de l’événementiel et des relations publiques. J’ai fait de la com, un peu de traduction, de l’assistance. Et là je note dans mon calepin qu’on met l’eau propre dans le bac bleu et que Madame Duchmol elle veut 3 tartines avec biscottes de la confiture et surtout pas de beurre. Qu’est-ce que je fous là. Je pourrais répondre à cette annonce pour un travail de bureau, comme avant, 7 heures par jour, bonjour aurevoir, et t’as passé un bon week-end alors qu’en vérité on en a juste rien à foutre, et la pause déjeuner, toute seule devant mon PC à checker mon facebook, mais pas trop longtemps parce que les ordis du boulot c’est pas pour les recherches persos, et puis je sourirais à mon patron en lui donnant du Oui Monsieur quand il me demandera si mon ptit ça vous dérange pas de rester un peu plus tard ce soir mon ptit merci vous êtes mignonne et tenez apportez moi deux cafés avant de partir. C’est chiant ouais, mais c’est peinard. Et puis faut dire ce qui est, ça sent meilleur.

Et puis après y’a mon bip qui sonne. Et je souris parce que c’est Madame R. qui appelle encore et que c’était prévisible parce qu’elle appelle 10 fois par nuit. Parce que je vais l’aider à mettre ses pantoufles et qu’après je vais l’aider à aller aux toilettes et que pendant qu’elle fera pipi elle me dira que j’ai des petits yeux et qu’elle est médecin, qu’elle sait reconnaître quelqu’un qui est fatigué. Et puis comme toutes les nuits elle me demandera combien j’ai d’enfants, et je ferai comme si elle me posait la question pour la première fois et je lui dirai 3 et elle dira elle aussi. Je la ramènerai dans son lit et elle essaiera de négocier pour que je remonte pas la barrière de son lit, mais je la remonterai quand même. Et puis elle dira que j’ai des petits yeux et qu’elle est médecin, qu’elle sait reconnaître quelqu’un qui est fatigué.

Alors en redescendant vers le balai, je vérifierai dans mon calepin que c’est bien dans le bac bleu qu’on met l’eau propre. Je penserai à leurs yeux à tous, à leurs yeux quand je leur mets une couche. Quand je les déshabille et que c’est leur quotidien de se montrer nus 10 fois, 20 fois par jour, à quand je les nettoie, à quand je leur donne à manger à la cuillère. Leur regard qui dit j’ai pas toujours été comme ça. J’avais une famille, des amis, un travail, j’étais utile et on m’a admiré même. J’ai été grand, j’ai été fort et j’avais pas besoin qu’une merdeuse me torche le cul et me nourrisse de bouillie à la petite cuillère.

Pendant le trajet qui me ramène à la maison, je m’éloigne doucement de leurs yeux. Je me défais des bruits, des odeurs. Je repense à cette annonce à laquelle je ne répondrai pas, parce que je sais, alors, ce que je fous là.

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25 réflexions sur “Chambre 12

  1. Je l’ai fait ce travail…
    Et si physiquement, c’était tout à fait à ma portée, mentalement/psychologiquement, j’ai eu beaucoup de mal! Du mal à supporter les regards de détresse, les regards qui disent « je n’ai pas toujours été comme ça », faire les toilettes de ces gens qui ont malgré tout, toute leur tête, et me dire « comment ils peuvent supporter ça? cette gêne, cette honte même, d’être « dégradés » à ce point, quand il s’agit de gens qui ont été indépendants toute leur vie, qui ont vécu des choses qu’on imagine même pas et ont survécu, et finir « comme ça »! Bref, pour moi c’était vraiment dur tout ça… et puis au milieu, il y avait les bons moments! Des petits moments de complicité, ceux où les gens vous racontent un peu leur passé, des moments où ils ont l’air ailleurs, en train de revivre ces bons instants qu’ils ont vécus en vous les faisant partager… Alors oui, pour ces moments là, j’étais contente d’être là, mais ils sont tellement courts, et tellement « noyés » par tout le reste que je ne sais pas si je pourrais le refaire…

    • C’est tout à fait ça. J’ai beaucoup beaucoup de mal aussi avec le fait qu’ils soient tout à fait conscients de leur dépendance et la façon d’aborder ça. Et c’est vraiment dur de s’en défaire

  2. Oh oui ils ont de la chance de t’avoir . Mon papi et ma manine ont eu des dames et messieurs comme toi qui les ont aid(m)és les dernières années mois puis jours. Et si tu savais comme on leur était reconnaissant… combien on les a remercié.
    Je file. Je pleurnichouille

    • C’est très gentil mais moi j’en mérite pas du tout encore. Les filles qui sont là depuis 20 ans, 30 ans, et qui ont zéro reconnaissance de la part du grand public, de l’état, (parce que de la part des familles et des résidents, si) ne serait-ce qu’au niveau de leur salaire, ça me rend juste dingue.

  3. Waouh, quel courage ! Merci aux personnes comme toi qui font ce métier parce qu’ils veulent le faire ! C’est un métier qu’il faut faire pour les bonnes raisons. Je suis sûre qu’au fond d’eux ils sont contents qu’une merdeuse comme toi s’occupe d’eux 🙂

  4. Respect parce que c’est peut être pas un choix parce qu’il faut bien bosser mais c’en est un quand même et un sacré beau choix… respect vraiment et merci pour eux

  5. Bonjour,
    Je ne vous connais pas… Enfin pas encore… Je découvre votre blog depuis une heure et… Je ris, je ris tellement que c’en est indécent (je veux dire que, en ce moment, je ne ris pas beaucoup, alors, ça m’a fait tout drôle…). Et puis, là, juste là, je lis ces mots… Je ne ris plus, enfin si toujours, on peut rire même quand c’est grave? Je suis super émue, touchée…
    Merci! En fait, juste un immense merci !

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