L’amour d’une mère

Cynthia_020

Dimanche matin, 7h. J’envoie un nuage de laque dans les cheveux de ma fille. De si petits cheveux, une si petite fille. Enfin, je crois, parce qu’en réalité elle a tout de même 9 ans 3/4. Elle a découvert les fractions, il y a peu.

Elle baille, et bavarde. Regarde son cerceau, repasse la liste dans sa tête : laque, peigne, pointes, justaucorps, barrettes « clap », barrettes chignon, bouteille d’eau.

« Tu sais, c’est pas grave si j’ai pas de médaille en individuel.
– Oui, mais c’est pas grave si tu n’as pas de médaille en équipe non plus, tu sais. Dans la vie, on ne peut pas toujours être les plus fortes. D’autres sont forts aussi.

Voilà mon problème. Je suis de ceux qui ne comprennent pas la compétition. J’ai même lutté au début. Et comme un tour du destin, j’ai mis au monde un enfant contraire. Qui adore la compétition. Qui serait une flèche à l’école si elle était notée, classée même. La compétition la stimule, le sport la cadre. Me faire ça à moi, la vérité.

La première fois qu’une entraîneuse m’a annoncé que ma fille était douée en gym, j’étais en train de creuser un trou pour me cacher parce qu’elle se dirigeait droit sur moi. Elle avait alors 5 ans. Et à l’école, lorsqu’on demandait à me voir, on me « convoquait ». Entendons par là que ce n’était pas pour rigoler.

« Elle ne tient pas en place. »

« Elle passe d’une activité à l’autre. »

« Elle court et elle saute tout le temps. Même dans la classe. »

« Elle me tourne le dos quand je lis une histoire. »

« Je ne sais plus quoi faire. Vous avez une idée? »

On l’avait inscrite à la gym, parce qu’elle passait son temps à se pendre, à rouler, à sauter dans le jardin. Et lorsque j’arrivais pour la récupérer à la fin de l’entraînement, je l’observais, de loin. Souvent, elle se levait alors que tous les autres étaient assis. Elle tournait le dos, alors qu’on exigeait le rang d’oignons. Elle sautait entre chaque pas. Montée sur ressorts en permanence.

« Bonjour, je suis l’entraîneuse de S.
– Oui, bonjour, ça va ? Elle…ne bouge pas trop ? Elle écoute ?
– Ah ça, pour bouger, elle bouge, oui. Mais j’aime bien les petits machins qui bougent comme elle, ils sont très souples. Vous me la remettez l’année prochaine? Parce que si vous me la remettez, je la mets en compétition, deux entraînement par semaine + les compet’, elle fera des étincelles.
– …
– Réflechissez, vous me direz.

J’ai réfléchi. Nous avons réfléchi, mon coéquipier familial et moi. Et on s’est dit que l’entrée au CP, vu comme l’école de déroulait pour l’instant serait une épreuve déjà suffisante pour l’année de ses 6 ans.

Et puis cette façon de mettre le grappin sur les enfants m’inquiétait franchement. Nous avons décliné.

À l’entrée en CE1, l’envie de gymnastique  a repris ma fille. Elle voulait faire de la GRS. Tranquillement, la première année, en loisir.

Que dire des galas, du maquillage des petites filles, de la bombe de laque…Tous les codes de cet univers situé entre la gym, la danse et le cirque (en moins drôle et en moins libre) m’horrifiaient. Cette mascarade pour masquer un sport bien plus dur qu’il n’y paraît au premier abord. Point d’expression artistique, de la rigueur, de la répétition, des étirements dans tous les sens. Des étirements contre un mur. Des étirements sur un banc. Des étirements toute seule. Des étirements à deux. Étirements, ou écartèlements. Même pas mal, jamais mal. Jamais une plainte. Jamais une râlerie. Toujours envie d’aller s’entraîner. Jamais fatiguée.

Et puis en fin d’année, on lui a proposé à nouveau la compétition.

J’avoue qu’au départ, je ne prenais pas cela très au sérieux. Pour moi, c’est un loisir, un coup de coeur d’enfant. Important, certes, mais pas la priorité de sa vie, ni celle de sa famille. Deux compétitions dans l’année, deux « galas ». Bien suffisant pour nous déjà. Nous avions décidé que la vie de famille n’en pâtirait pas. Si nos trois enfants se mettaient à faire de la compétition, que deviendrions-nous, bordel à queue ?

Et puis alors que nous annoncions à son entraîneuse qu’elle ne viendrait pas à l’entraînement pour une visite chez l’orthodontiste, elle nous a répondu :

« D’accord. mais il va peut-être falloir prendre les RV médicaux à un autre moment. Elle pénalise toute l’équipe dans sa progression quand elle s’absente, et cela fait déjà deux fois. »

Gulp.

Voilà, nous y sommes. Je n’avais jusque là pas pris la mesure de notre engagement.

Nous nous sommes engagés à l’accompagner dans la compétition. Nous devons donc tenir nos engagements. Ou alors lui dire qu’elle arrêterait l’année prochaine, que c’était trop lourd pour la famille. Et briser sa passion. Et un grand bénéfice pour elle.

Parce qu’il faut bien admettre qu’elle s’est posée. Que ce sport si cadrant, que je pensais trop cadrant, lui est bénéfique. Même à l’école, les résultats s’en ressentent. Elle est bordée, cadrée, comme emmaillotée. Et ce fonctionnement lui sied à merveille.

Cette année, on lui a proposé d’intégrer un groupe de GRS un cran au dessus, avec des filles un peu plus âgées, et plus de compétitions, avec une possibilité d’aller jusqu’en national.

Alors nous voilà, un coup à droite, un coup à gauche, un coup près de chez nous, un coup loin, voire très loin. En famille, ou seule avec ma fille. À cause du chignon. Et aussi pour ne pas pénaliser la fratrie complète pour la passion d’une seule.

J’ai admis que nous étions engagés nous aussi, parents.

Alors je me lève tôt, très tôt parfois comme ce dimanche. Parce qu’il y a le chignon à faire. Chignon collé, pas une mèche qui dépasse. J’ai observé les mamans professionnelles au cours des nombreuses compétitions auxquelles nous avons assisté. J’étais une pro en chignon flou, fait à l’arrache comme une queue de cheval inachevée, mais en chignon « collé »…

J’écume maintenant les gymnases, des dimanches entiers dans le bruit et les paillettes, avec le coeur qui palpite à chaque passage de ma fille. Si petite lorsqu’elle est seule devant un gymnase bondé, à sourire aux 15 juges qui l’observent et décortiquent le moindre de ses mouvements. Parfois je suis embauchée pour maquiller son équipe, moi pour qui le maquillage doit être un leurre invisible le plus naturel possible, je dois les maquiller comme des majorettes. Parfois je lis, je filme, je prends des photos. Je m’ennuie beaucoup. Je me retiens de faire pipi, souvent. Je prends mon mal en patience. Je ne me vexe pas quand elle me dit qu’elle ne veut pas nous voir quand elle passe. Je me camoufle parmi les autres. Nous reconnaître la déconcentre.

Je lui ai même offert une palette de maquillage pour les compétitions. Je vérifie son « nécessaire de coiffure » pour y ajouter tantôt des barrettes, tantôt un filet à chignon, tantôt des paillettes.

Je coiffe, je maquille, j’écume le bon coin pour trouver des justaucorps. J’emmène, je ramène. J’observe ce qu’elle mange, si elle boit. Je cherche des logements pour les compétitions lointaines. Je budgétise, je calcule.

Elle grandit, elle prend confiance. Elle est aujourd’hui capable d’accepter une défaite, elle pour qui la frustration et le fait de perdre à la course mettait dans tous ses états. Elle répète, elle s’acharne. Elle écoute les conseils. Elle obéit à l’entraînement. Elle se concentre. Le front collé au mur du gymnase, elle se concentre putain. La plus petite de son équipe, avec ses seins qui pousseront tard, parole de médecin, si elle continue 3 entraînements par semaine. Elle, si petite et si fluette. Elle gagne, elle perd. Elle ne pleure jamais dans les gymnases. Elle sourit beaucoup. Elle tient un musée dans sa chambre : cerceau, massues, ballon, ruban, justaucorps, photos, posters.

Je la regarde grandir droit, finalement, après un départ dans tous les sens. Elle et son sport qui lui sert de tuteur, qui lui permet de ne pas se disperser. Et moi j’arrose tout cet ensemble. De l’amour inconditionnel d’une mère pour son enfant. 

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15 réflexions sur “L’amour d’une mère

  1. J’adore ce texte qui m’émeut profondément, moi qui apprend à être maman avec mes petites jumelles de 4 ans qui commencent, elles aussi, à se forger une personnalité bien à elles. Nos enfants ne sont pas nous, ils sont différents et c’est ce qui est beau…et nous les chérissons comme ils sont et non comme on aurait pu les imaginer !

  2. c’est un très beau texte. On a souvent en tête le cliché des maman des petites sportives comme elles-mêmes trop passionnées, et un peu comme des dictatrice qui rejettent leur envie sur leurs enfant, mais en fait la plupart doivent être comme toi, juste faire le maximum pour leurs enfants. Ton texte est très émouvant – et maintenant j’ai quand même un peu peur que ma fille (2 ans) devienne sportive, moi qui suis aussi aux antipodes de ce monde là, j’avoue que je n’avais jamais envisagée cette situation.

    • Merci, ptitecarotte. Je suis par nature l’antithèse des mamans de petites sportives « habituelles », mais que veux-tu…

  3. C’est beau tout ça. Je crois qu’il faut les écouter. Moi à l’inverse elle ne voudrait « rien » faire, donc je ne la force pas, je ne lui impose pas. On a choisi le karaté cette année, mais il n’y en aura pas d’autre. Elle a trouvé sa voie on dirait ta puce, alors il te faut suivre…. Je comprends ton sentiment, ton dévouement. Pour elle.

  4. Moi aussi, j’ai passé mon enfance et mon adolescence dans un gymnase, c’est moi et ma soeur qui en avions envie, certainement pas ma mère, ni mon père. Mais ils ont toujours été là, emmener aux entraînements, aux compétitions, payer un justo, les nouvelles demi-pointes, l’hôtel etc. Ce n’est qu’adolescente que j’ai compris l’implication de mes parents, quand moi aussi, j’ai pris des responsabilités dans mon club, entraîner juger aux compèts…j’ai tellement grandi socialement avec eux, les « vieilles » m’ont donné leurs secrets, j’ai côtoyé des adultes, leur ai donné mon opinion, écouté leurs idées. C’était fatigant, épuisant, stressant… Pourtant ce sont les meilleures moments de mon adolescence, j’ai connu ma meilleure amie là-bas, je suis toujours proche des filles de mon équipe. J’ai pleuré longtemps quand j’ai appris le décès d’une des juges de mon club. Je suis sortie de ce monde vers 20-22 ans… 10 ans plus tard, ce qui me manque toujours, c’est cet esprit de club, solidarité, amitié. Et je suis toujours aussi heureuse et excitée d’assister à des compétitions, j’ai réalisé un rêve d’adolescence cet automne: je suis allée aux championnats du monde, finale par équipe, à Stuttgart. Il y a beaucoup de contraintes avec la passion du sport de compétition mais on y apprend aussi tellement. Je vous le souhaite à vous deux !

  5. Apparemment mon premier commentaire n’est pas passé (si ce n’est pas le cas, désolée du doublon)
    Ce texte est très beau. Et inspirant.
    Je suis contente que nos enfants n’aiment pas la compétition sportive, parce que j’ai déjà l’impression de courir partout, mais les voir grandir dans une passion c’est beau aussi, sacrifice personnel/familial mis à part.

  6. Il est beau ce texte, aussi beau que nos enfants qui ne nous ressemblent pas et c’est tellement mieux, aussi beau que mon fils qui aime les chiffres et les aligne quand je ne connais même pas mes tables de multiplications. Dis toi qu’ils pourraient faire pire, ils pourraient vouloir faire de la télé réalité… Et tu sais quoi, même s’ils faisaient ça, je crois qu’on serait les premières à voter par sms surtaxés 🙂

    • Arrête, quelle angoisse la téléréalité. L’autre jour j’ai entendu Loana à la radio dire avec sa voix devenue proche de celle de Renaud aujourd’hui : « C’est grâce au Loft que je suis devenue celle que je suis. C’est pour ça qu’il faut fêter les 15 ans de la téléréalité. » HUM

  7. ….. à part « c’est magnifique » je ne sais pas quoi dire ! Est-ce que les mots viennent tout seuls ou ça prend tu temps d’écrire un texte comme ça ? genre comme au lycée quand on devait pondre une dissert sur feuille double avec intro, plan, conclusion ? En tout cas c’est très bien écrit et le sujet est beau… On évolue tellement une fois qu’on devient mère…. 🙂

    • Les mots viennent tous seuls, mais pas les corrections, les relectures. Parfois ça passe, mais parfois ça casse ! Merci, Joyeuse Théoricienne.

  8. Je comprends tout à fait, les miens ont toujours refusé la compétition, mais je crois que comme toi, je m’y serais « mise » s’ils en avaient eu envie.

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