Stéphane, la lune, et la vie ordinaire

JEUDI-loveblue

Dessin par Mathou

J’étais au collège. En quatrième je crois bien. Cette année là il y a eu un nouveau dans notre classe. Stéphane. Les nouveaux, on est jamais bien tendres avec eux. Et moi à cette époque, je ne faisais pas exception. Je souffrais de « aimez-moi par pitié »-ite chronique. Alors je faisais tout comme ceux qui étaient populaires. Je suivais les chefs et je constituais la première ligne de leur meute. On est con hein quand on est ado, pas terrible, plutôt bon en cours et tellement pas sûr de soi. Quoi qu’il en soit, je suis vraiment pas fière de celle que j’étais à cette époque. Et puis un jour donc, Stéphane est arrivé dans notre classe. Stéphane, il était « bizarre ». On se regardait en se faisant de gros yeux ronds quand il était par là, comme un langage secret, comme un échange codé entre ceux d’un groupe dont il ne ferait jamais parti. Il avait ce pull affreux qu’il mettait souvent. Un truc tricoté main qui représentait Gaston Lagaffe.

Il était bizarre parce qu’il parlait à personne à part aux profs. Estampillé lèche-cul de compèt dès le premier jour. Il était bizarre parce qu’il disait des trucs qu’on comprenait pas. On avait vraiment rien en commun avec lui. Des fois à le voir isolé, j’avais un peu de peine. J’ai essayé de lui parler une fois ou deux, mais sans que les autres me voient hein, ils auraient vite fait de dire que je voulais sortir avec lui. Et déjà que j’avais pas de succès auprès des garçons, ça aurait fini de me condamner. Mais les quelques fois où je lui ai parlé je n’ai pas su quoi faire de ça. Il était bizarre, et il disait toujours des trucs bizarres. Des fois, avant les cours, quand on arrivait devant la salle il était déjà là, dans le couloir. Il était face au mur, la tête plaquée contre, il parlait tout bas. Il parlait tout seul. C’est bien un truc que font les gens bizarres ça, les fous, les tordus. Quand on lui demandait ce qu’il faisait il nous prenait de haut en nous disant des mots compliqués. Et puis d’un coup il faisait une arabesque. Il se mettait sur une jambe, tendait l’autre bien droit derrière, et tendait bien droit devant le bras opposé. Il faisait circuler les informations entre son cerveau droit et son cerveau gauche il disait. Nous on disait « ok Stéphane », et puis on pouffait comme des cons. « Il est tordu laisse tomber ». Il lui arrivait de faire ça au milieu de la cour, en pleine journée. On se disait qu’il cherchait quand même. Que quand on a pas envie de prendre des vannes, on se conduit pas aussi étrangement, comme un extra-terrestre. D’ailleurs je me souviens qu’il disait en être un d’extra-terrestre. Il avait l’air le plus sérieux du monde en disant ça, comme s’il en était convaincu. Du coup, c’était pas drôle en fait. On ressentait juste un genre de malaise étrange et inconfortable.

En classe il avait des résultats moyens. Et ça nous étonnait d’ailleurs parce qu’il utilisait souvent des mots si compliqués. Mais même les profs avaient l’air complètement désarçonné avec lui, alors bien sûr ça ne faisait que nous conforter. Il était juste bizarre et fallait faire avec. Un jour, en cours de français, on est quelques uns à avoir senti une odeur horrible. On a commencé à tous regarder sous nos chaussures. Je me souviens que j’avais tellement peur que la crotte soit sous la mienne de chaussure. La honte de se faire siffler et observer par toute la classe, finir par sortir pour essuyer la merde, écrasée sous le poids des 35 paires d’yeux moqueurs d’adolescents. Mais non, c’était pas moi. Il y a eu des chuchotements et puis on a compris que l’odeur venait de Stéphane. Mais il avait rien sous ses chaussures. Il avait fait dans son pantalon. La prof lui a gentiment proposé de sortir s’il avait besoin, il a dit que non, ça allait. J’ai ressenti tellement de honte à ce moment-là. Honte pour lui, honte de moi, je ne sais pas trop. Il était là, assis dans sa merde, à faire comme si de rien n’était. Il est finalement sorti, blanc comme un linge, et je me demande encore aujourd’hui s’il était malade ou juste terrorisé par nous.

L’année a continué, et on s’est habitué à Stéphane le bizarre. Je me souviens avoir parlé de lui à mes parents. Le jour de la fête de l’école, j’ai montré Stéphane à mon père. « Tu vois c’est lui ». Il m’a alors donné l’impression d’avoir compris un truc en le voyant. Un truc qui m’échappait complètement. Je me suis dit qu’il le connaissait peut-être et j’ai laissé ça de côté. Après la soirée, on l’a vu partir avec sa petite sœur et ses parents et j’ai le souvenir d’une grande violence. Notre classe avait donné une représentation de théâtre et il avait été assez brillant. Drôle, percutant, il avait vraiment bien joué. Sur le chemin jusqu’à leur voiture la famille de Stéphane s’en était violemment pris à lui. Sa sœur se moquait de lui, le frappait à la tête. Sa mère l’ignorait totalement. Le père semblait le gronder. Ça m’a longtemps marquée.

J’ai commencé à comprendre il y a quelques années. Et j’ai ressenti beaucoup de peine, et beaucoup de honte. Mais à cette époque on ne savait pas. Je sais même pas si les profs savaient.

Aujourd’hui des Stéphane, j’en côtoie tous les jours. Ils s’appellent Hugo, Clémence, Kévin, Fatou. Ils sont bizarres eux aussi. Ils font des bruits bizarres, des gestes bizarres, ils crient, ils sautent dans tous les sens. Ils se tapent des fois, et des fois ils tapent les autres. Ils font dans leur pantalon aussi parfois. Mais ceux-là, ils vont pas à l’école. Ils restent entre gamins bizarres. Avec des éducateurs un peu bizarres aussi d’avoir choisi un métier comme ça.

Je regarde Hugo se balancer compulsivement, se lever d’un seul coup, courir, sauter et s’arrêter juste devant le mur pour s’étirer. Tendre sa jambe très loin, revenir s’asseoir et recommencer encore. Et encore. Et encore.

À la fin de la journée je dis au revoir, à demain ! Je prends mon sac et je monte en voiture. Je rentre chez moi. Le trajet de retour est comme un sas de décompression entre deux mondes, un temps nécessaire pour passer d’ici à là-bas, quitter le bizarre et rejoindre l’ordinaire.

Et puis finalement c’est pas franchement bizarre. C’est juste différent, inattendu, particulier. Je fais le bilan de ma journée dans la voiture et je repense à Stéphane, à tout ce qu’on a mal fait, ou pas fait. Je me demande où il est en ce moment, ce qu’il est devenu, s’il a trouvé un accompagnement adapté, quelqu’un qui le comprenne, quelqu’un qui lui dise « t’as pas bizarre Stéphane, c’est les autres qui sont si ordinaires ».

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12 réflexions sur “Stéphane, la lune, et la vie ordinaire

  1. Qu’est ce qu’on est capable de faire par par « aimez-moi par pitié » ite, des grosses conneries. Au point de vouloir être populaire et d’oublier d’être soi-même…

  2. Merci, vos plumes m’ont tellement manqué…. et votre article sonne pour moi comme un hommage à mon petit fils, mon Amour, mon chéri continuez svp vous faites tellement de bien

  3. Bonsoir,

    educatrice spécialisée depuis 10 ans maintenant, votre phrase  » t’as pas bizarre Stéphane, c’est les autres qui sont si ordinaires » ». est percutante à souhait.
    Je pense la mettre sur le devant du bureau des educs si vous me le permettez

  4. Je pense , après avoir lu ce texte d’une grande justesse, aux jeunes avec lesquels je travaille, » ceux qui sont pas logiques enfin pas comme il faut »(Anne Sylvestre dans le texte), à ma nièce et à tous ceux qui illuminent les journées avec leur étrangeté.
    C’est beau comme vous l’avez écrit!

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