L’écluse et la montagne creuse

Je partage aujourd’hui un texte écrit dans le cadre d’un projet d’écriture collective. Il n’était au départ pas destiné à atterrir ici, mais à sa relecture, j’ai eu envie de le partager.

L’écluse et la montagne creuse

Je ne pense pas assez.
Pas assez à temps. Pas assez à d’autres. Pas assez pour d’autres. Pas assez au temps.

Je dois vous dire pardon. Je dois faire cet aveu. Cet aveu d’impuissance, cet aveu d’ignorance, cet aveu que souvent je m’égare, je me trompe, que je vous fais défaut.

Je suis là devant vous, je me tiens comme un roc. Je fais de mon corps un bloc de granit pour ne rien laisser transparaître de la tempête qui s’agite en dedans. Je ne veux pas vous montrer. Je ne veux pas que vous puissiez lire la fêlure et les tremblements, le chancellement de l’âme, le doute, la peur, et puis souvent l’effroi. Je suis une montagne creuse.
Vous me voyez si droite, si sûre. Vous me voyez hautaine. Ma peau comme un rempart, comme une barrière, comme le fil tendu autour de mon repaire. Comme cette alarme qui sonne au moindre tressaillement de la ficelle tendue. Mes sens – tous – mes sens en alerte à ne rien laisser transpirer, et cette énergie, cet effort continu pour tenter de maîtriser chaque mouvement du corps. Chaque parole. Chaque pensée.
Alors je ne pense plus. Qu’à cela. Et je ne pense plus à vous.

Je ne pense pas assez dans ces moments-là à vous autres, tout autour, à vous qui me voyez. À vous qui me jaugez, à vous qui me jugez.
Je ne suis plus alors que ce bloc de granit, que cette montagne creuse. Vous ne voyez que cela. Vous dites que je suis dure, et vous avez raison, malgré moi. Ma tête est une écluse.

– – –

La réunion va bientôt commencer. Dans le corps de Camille la tempête fait déjà rage. Hier au soir, elle a répété ses phrases. Elle a imaginé les réponses de Catherine. Elle a supposé les réactions de ses collègues. Elle a vu leurs visages se durcir, leurs yeux se plisser, leur tête aller de gauche et de droite. Elle a entendu les critiques, les voix devenir plus fortes, les remarques acerbes se révéler. Elle a imaginé ses réponses, elle s’est entendue se justifier, s’excuser, se morfondre. Elle a senti les larmes monter et ses yeux lui brûler. Sa gorge s’est serrée et l’eau a coulé sur ses joues. Elle a entendu les railleries des autres, elle les a vus comme dans ces cauchemars où les visages grossissent et où le sol se met à tourner. Elle a eu très chaud, et puis ensuite très froid. Elle a eu mal au ventre et la gorge qui se serre tellement que plus aucun son n’en sort à part les gémissements du sanglot. Elle a senti la honte.

Elle a très peu dormi mais ne veut rien montrer. Comme elle est fatiguée elle a voulu se maquiller un peu, juste un peu pour masquer ses cernes, mais pas ses yeux ! Surtout pas ses yeux. Si elle pleure son maquillage coulera et alors la scène n’en sera que plus pathétique. Pleurer c’est déjà terrible alors ne rajoutons pas à ça la sordide coulure de mascara sur les joues. Un peu de rose sur les pommettes ça suffira largement. Suffisamment discret pour qu’on ne remarque aucun changement, suffisamment présent pour masquer sa nuit blanche.

Les mille scénarios de la veille tambourinent sous sa poitrine. Elle s’efforce de sourire dès qu’elle croise quelqu’un, de garder le ton enjoué qu’on lui connaît. Et puis dès la personne partie son visage redevient le masque de cire qui ne la quitte plus depuis qu’elle sait qu’elle devra affronter ce moment. Seule au milieu de tous ses collègues, et tous leurs yeux tournés vers elle, elle devra prendre la parole et partager ses questions, expliquer la dispute avec Catherine, se défendre de ses paroles, s’ouvrir de la tête jusqu’au ventre et laisser ses entrailles être décortiquées analysées piétinées par tous ces yeux et toutes ces mains.

Camille ne peut pas leur montrer qui elle est vraiment là-dessous. Elle ne peut pas leur montrer les scénarios, les angoisses, les questions. Elle ne peut pas leur montrer la folie qui l’habite. Elle doit accueillir le flot des émotions, des images, des bruits, elle doit recevoir ce monstre composé des tempêtes de son esprit, lui faire barrage, tenter de l’apaiser, choisir ce qu’elle peut montrer et en quelle quantité, contrôler le flux en retenant la vague, et ne laisser passer que le mince filet qu’elle estime acceptable. L’écluse est en place.

Camille s’installe autour de la table. Elle ancre ses pieds bien à plat dans le sol pour retenir les tremblements de ses jambes, le corps bien droit sur la chaise, les coudes sur le bord de la grande table, les mains croisées pour éviter de les agiter dans tous les sens, ne s’autorisant pour seul mouvement que de les mettre parfois sous son menton, mais pas trop souvent ! Et pas n’importe quand ! Tout doit être dosé, mesuré, avec une précision minutieuse. Qu’elle croise ses mains sous son menton une seconde trop tôt et on la trouvera hautaine. Qu’elle les mette sur la table trop longtemps et elle semblera bien trop sûre d’elle. Qu’elle bouge les jambes sous la table et on la trouvera bien trop nerveuse.

Quand elle prend la parole Camille sent littéralement le poids du regard de ses collègues. Il pèse lourd ce regard-là. Elle entend les questions intérieures de chacun, elle revit ses différents scénarios. Elle tente de mesurer chaque mot, chaque respiration, comme s’ils pouvaient tout faire basculer. Son discours est le plus détaché possible. Les faits, rien que les faits. Pendant qu’elle parle elle se donne quelques consignes «n’utilise pas le «tu» qu’elle ne se sente pas jugée», «parle de toi uniquement et de ce que tu as ressenti», «concentre toi sur tes mots et fais des phrases simples», «évite les envolées lyriques et les phrases aux mille sens», «concentre toi sur le sujet et ne pars pas dans tous les sens», «tâche de ne pas pleurer, pour être objective, tu dois être détachée»,…
Pour rester concentrée, pour ne pas se laisser envahir d’émotions, de questions et de doutes, Camille parle d’une voix calme, mesurée, disant – et presque récitant – ce qu’elle avait prévu. L’improvisation est une voie dangereuse. Le contrôle y est impossible, les maladresses y sont légion. La maladresse entraîne l’incompréhension, l’incompréhension entraîne le jugement, le jugement entraîne la blessure, la blessure entraîne la culpabilité, la culpabilité entraîne encore plus de questions. Aucune improvisation, jamais.

Catherine est assise à quelques places de Camille. Elle la regarde, droite, le regard sûr, le corps est calme, posé. Elle se dit que Camille est ancrée dans sa place et semble vouloir la défendre. Elle observe Camille du coin de l’œil. Son regard est fixe. Sa bouche est mince. Rien ne cille. Pour qui elle se prend? Elle se pose là comme une reine et habite l’espace comme si elle était chez elle. Prétentieuse ! La voilà qui prend la parole. Aucune émotion, une voix monocorde, aucun regard vers moi. Pas un mot plus haut que l’autre. Elle se prend vraiment pas pour n’importe qui ! Et vous l’entendez parler ? Non mais c’est quoi ces phrases ? Elle utilise des mots savants pour bien montrer comme elle se sent supérieure ! Elle ne vacille pas et continue de déverser son flot monotone comme si rien ne pouvait la toucher. Cette fille est prétentieuse, arrogante, donneuse de leçon. Jamais ne la comprendrais !

– – –

Ma tête est un ouragan. Mon ventre un tsunami. Mon cerveau est une écluse et mon corps, toujours, un bloc de granit.

Je ne pense pas assez…
à vous, qui êtes si différents de moi.
Je ne pense pas à vous qui n’avez rien demandé d’autre que d’être là, comme nous tous, comme moi. Je ne pense pas assez à ce que ça vous fait de vous confronter aux gens comme moi. À moi. À un bloc de pierre qui a peur tout le temps que vous découvriez ce qui se cache vraiment. Je ne pense pas assez que vous me recevez, comme je vous reçois. Que je peux vous faire peur avec tous mes remparts. Que vous pouvez vous méfier, me rejeter, me haïr. Que je peux vous faire sentir que je ne m’intéresse pas à vous. Je ne pense pas assez à ce que ça vous fait vraiment, à vous. À ce que ça vous fait vivre, ressentir. À ce que ça fait résonner en vous.

Je me tourne vers vous, et les yeux dans les yeux, je vous demande pardon. Je veux que vous sachiez que ce poids pèse très lourd. Le poids de ce que l’on voit, de ce que l’on sent et de ce que l’on ressent. Je me remplis de vous, de vos doutes, de votre assurance, de votre joie, de vos angoisses. Et comme je me remplis je ne veux pas vous remplir à mon tour. Je ne veux pas que vous ressentiez les tréfonds de mon corps. Je veux vous taire les bruits, les images et les mots, je veux vous préserver de la folie qui m’agite. Je vous demande pardon de ne pas savoir faire, de ne pas savoir être, de ne pas savoir simplement comment me comporter. J’essaie de vous ressembler, je vous jalouse souvent. J’aimerais être calme, réfléchie, j’aimerais pouvoir comprendre le monde tel qu’il est, j’aimerais pouvoir profiter du bonheur quand il se présente. Ma froideur et ma distance sont un fardeau que je m’efforce d’apprendre à poser. Ce n’est pas contre vous, c’est contre moi-même. Je ne me ferme pas pour ne pas vous laisser entrer, je me ferme pour ne pas me laisser sortir.

Je ne pense pas assez…
comme vous, qui êtes si différents de moi.
Je ne pense pas assez à vivre. Je pense trop, tout le temps, à prévoir, à anticiper, à ne pas me perdre, à ne pas me laisser envahir. Je pense trop à convenir, à me sentir dans le monde, à me sentir participante, actrice et à ma place. Je pense trop à après, à avant, à pendant, à « et si ? », à « et quand ? ». Je ne pense pas assez à laisser le fleuve couler, rien que pour voir où il me mène. Je ne pense pas assez à me laisser aller. Ou à me faire confiance.

– – –

Manon est fatiguée. La journée a été longue. À la maison de retraite il y a eu deux décès cette semaine. Et puis Madame Lacroix qui ne se sent pas très bien. Sa fille n’est plus venue depuis des mois, et Madame Lacroix s’ennuie. Il y a six mois elle est tombée et depuis, elle a changé. Manon ressent sa tristesse, elle qui était si gaie. Ses collègues aussi sont épuisées. Stéphanie a des soucis avec son fils, adolescent rebelle qui lui donne bien du tracas. Et puis Maria doit s’occuper de son père malade, alors quand elle arrive pour prendre son service, elle n’a plus la même passion qu’avant. Son regard a changé. Manon a passé la journée à s’occuper de tous. Elle a écouté Stéphanie un long moment en prenant le café. Elle est restée longtemps avec Madame Lacroix pour sa toilette ce jour-là. Elle a un début d’escarre Madame Lacroix. Alors Manon s’est occupée d’elle un peu plus longtemps que d’habitude. Elle lui a coiffé les cheveux, elle lui a peint les ongles et passé de la crème sur les mains. À la pause déjeuner elle a regardé Maria pleurer sans trop savoir quoi faire. À se demander si elle voulait une étreinte ou qu’on la laisse tranquille. Manon n’a pas su faire et n’a plus pensé qu’à ça jusqu’à la fin de la journée. Elle n’a pas été à la hauteur avec Maria. Elle aurait pu l’aider, mais elle est restée là. Elle l’a écoutée longtemps, lui a dit des mots gentils. Elle aurait pu faire autre chose. Elle aurait dû.
En arrivant chez elle Manon prend une douche, longue et brûlante. Elle sent l’eau sur elle et ça lui fait comme une couverture, comme un câlin, comme un très gros bandage qui la rassemblerait, lui permettrait de ne pas se perdre.
Elle va jusqu’à la cuisine, se sert un verre de vin qu’elle boit très vite, comme un sirop pour faire baisser la fièvre. Elle en prend un autre dont elle essaie de profiter et déjà elle sent l’alcool détendre un peu ses muscles, décrisper ses mâchoires et ses doigts. Elle aime bien cet état parfois, cette très légère ivresse qui lui permet d’abattre certains de ses remparts, de sentir son armure glisser le long de son corps jusqu’à la laisser presque nue. Et ça lui fait comme du coton, comme un duvet épais qui l’envelopperait de tendresse. Elle sent la vie ruisseler en elle mais ça ne lui fait pas peur.
Au moment de se coucher, de s’étendre seule dans sa chambre obscure, elle tente de nier les bruits qui pointent à ses oreilles. Elle s’allonge paisiblement, ferme les yeux. Mais déjà ils sont là. Tous. Les bruits, les voix, les questions. Les images de la journée. La tristesse de Madame Lacroix d’abord. Qu’est-ce qu’elle aurait pu faire de plus ? Elle aurait dû rester avec elle un peu plus, elle s’en veut. Et puis Maria ? Elle aurait dû lui donner cette étreinte, c’est évident maintenant que c’était ce qu’il fallait faire, pourquoi n’y a-t-elle pas pensé ? Demain elle en parlera à Maria. Mais demain ce sera sûrement trop tard, le moment sera passé et elle ne ferait que mettre sa collègue mal à l’aise. Manon se sent nulle, tellement pas à la hauteur. Elle commence à douter, à se blâmer. Elle repense à son échange avec Madame Grand, sa responsable. Dès qu’elle lui parle Manon se sent idiote. Et elle a tellement peur de paraître idiote qu’elle bredouille, hésite, bégaie, ce qui lui confirme qu’elle est bien trop stupide pour avoir un échange cohérent et intéressant. Paraître sûre de soi et intelligente est un tel défi. Une épreuve.
Quelques minutes à peine que Manon est couchée et toutes ces pensées l’envahissent. Elle a du mal à respirer. Elle sent une pression dans sa poitrine. Elle se relève en sursaut en pensant à un autre moment de la journée où il lui semble avoir dit une parfaite idiotie. Quelle nouille… Elle a vraiment été trop bête de penser qu’elle pourrait faire illusion dans le monde. Elle n’est pas faite pour ça, le monde. Les gens. Échanger. Être simplement en société.
Manon sent la panique arriver. Elle a tenté de la faire taire mais rien n’y fait. Si elle continue comme ça, elle ne fermera pas l’œil de la nuit. Les nuits sont des épreuves, à chaque fois. Pour s’en sortir, Manon n’a qu’une seule solution. C’est pas grand chose, un pansement sur une jambe de bois, mais ça lui permet au moins de dormir un petit peu. Elle ne peut pas faire taire le bruit, mais elle peut le couvrir. Elle allume la télévision, cherche un programme qui ne soit ni trop intéressant pour lui permettre de s’endormir, ni trop peu, car sinon les bruits reviendront. Elle ne suit pas le programme, mais s’allonge, les yeux fermés. Dans sa tête, seulement les sons de la télévision. Les jours normaux, cela suffit à couvrir le bruit, à l’apaiser, et à l’endormir. Parfois, ça ne suffit pas, et il faut ajouter plus de bruit, plus de stimulations. De la musique, un livre, des vidéos sur son téléphone. Et puis des fois tout en même temps. Un vacarme sensoriel pour masquer les questions, les doutes, les inquiétudes. Quand elle est épuisée de tous ces bruits, de toutes ces images, le sommeil gagne la partie sur son tumulte intérieur, et alors enfin, elle sombre.
Demain, une nouvelle journée commence. Une nouvelle journée à essayer de décoder ce qu’on attendra d’elle, à essayer de ne pas se laisser envahir par les émotions autour, à essayer de vivre son propre corps et rien que le sien.
Chaque jour, Manon est Pénélope faisant et défaisant son histoire. Essayant d’être ce que les autres attendent, essayant de comprendre, et craignant de se perdre.

– – –

Je tâcherai de penser un peu plus au présent, celui que je vis et celui que je côtoie. Je voudrais dans ma vie un peu plus de simplicité, un peu plus de recul, un peu plus regarder couler les fleuves.

Je ne pourrai jamais vivre sans écluse, jamais sans ma montagne qui garde pour elle les tempêtes et les tornades.
Mais peut-être bien qu’un jour j’y mettrai une fenêtre.

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