Une si grande tristesse

2048x1536-fit_vitrine-patisserie-situee-juste-cote-belle-equipe

Ce n’est pas que je n’ai plus rien à dire mais je n’y arrive plus. Au contraire j’aimerais parler tout le temps, parler aux vivants, à ceux que j’aime, à ceux que je regarde grandir, parler, parler, parler encore.
J’ai essayé souvent depuis d’écrire quelque chose de drôle, quelque chose de léger, de raconter toutes ces choses nouvelles et bonnes qui sont arrivées dans ma vie depuis, mais je n’y arrive plus.
Une fois posés sur le papier, les mots me paraissent vains, les rires contraints, les indignations moutonnières.

Ma vie a changé, pas la mienne seulement d’ailleurs, mais celle de ma ville et dans une moindre mesure celle de mon pays. Je suis triste pour toujours, ce n’est pas grandiloquent c’est une constatation. J’en fais deux quasi quotidiennement, la première, « quelle chance j’ai d’avoir vécu 45 ans dans un pays en paix », la seconde « je suis triste pour toujours ».
Cette tristesse qui me vient comme un rideau trop lourd qui tomberait sur mes pompes c’est tous les jours. Alors bien sûr il suffit que je tourne au coin de la rue pour matérialiser ça par quelques fleurs et les dernières bougies posées sur le trottoir mais pas seulement.

C’est écouter mon fils de 7 ans me dire que les rues sont vides pour Noël « sûrement parce que les gens ont préféré aller dans des villages sans terroristes pour Noël maman ». L’entendre me dire cela comme si ce mot faisait partie de son quotidien, sans appréhension particulière, sans émotion spectaculaire, comme il dirait « sûrement parce que les gens ont préféré aller dans des villages sans voitures pour Noël maman ».
C’est entendre ses petits copains répondre « des terroristes », fiers de gagner un point, à la question « que trouve t’on dans le parc en bas de chez toi ? », à un jeu de société. Leur indiquer que quand même bon ce n’est pas vraiment une bonne réponse, les voir tous dire que si, que d’ailleurs les terroristes étaient en bas de chez eux donc le parc aussi.
C’est ne plus jamais m’asseoir dos à la baie vitrée au resto ou au bar, avoir appris à dîner côte à côte avec certain(e)s, ne même pas en faire un sujet.
C’est regarder une vidéo du futur album live de Fauve, voir un extrait du magnifique concert au Bataclan où j’étais le 26 septembre avec mes enfants et puis pleurer en voyant des gens très jeunes l’air hilare avec les bras en l’air.
C’est avoir l’impression de vivre dans une dimension parallèle de celle où les gens s’agitent pour un accent circonflexe. Je ne m’estime pas au dessus, juste à côté.

Dans ma dimension il y a des militaires en arme devant l’école de mes gosses depuis 3 mois, des gens qui s’arrêtent de parler dés que sonne une sirène, encore deux impacts de balle dans la fenêtre de la boulangerie qui n’a jamais réouvert et sur lesquels quelqu’un a dessiné une larme.
Dans ma dimension il y a ce fatalisme qui est devenu une de mes qualités d’angoissée pathologique et qui me met dans le RER tous les matins et tous les soirs aux heures de plus grande pointe.
Dans cette dimension je n’ai pas envie de vous emmener si vous y avez échappé et je ne sais plus écrire autre chose.

Alors je reste avec les miens, face à la baie vitrée, dans le RER, dans une salle de concert avec mes enfants, je dis bonjour le matin aux militaires, et je vous dis à un de ces jours.

Après la nuit, avant le jour

T’étais comment ?

t'étais comment

Je me demande tu vois je me demande t’étais comment ?
Est-ce que tu aimais bien que ta mère te serre fort dans les bras, qu’elle prenne ta défense quand ton frère essayait de te piquer des trucs, des jouets, te tirait les cheveux en douce.
T’étais comment t’avais peur du noir ou pas ? Tu aimais quoi au petit déjeuner, les céréales qui font scrountch dans le bol, qu’on mange vite vite avant qu’elles soient molles dégueulasses. Ou t’aimais plutôt les baguettes un peu grillées avec des choses dessus, de la confiture qui colle un peu au coin des lèvres, que ta mère essuyait avec un bout de sopalin avant que tu partes à l’école, même que parfois elle léchait le sopalin et en vrai tu trouvais ça vraiment gerbant ?
T’étais comment comme petit garçon en fait ? Tu étais tout doux un peu timide avec un petit sourire de traviole sur la photo de classe ou alors biscotos en avant, qui court comme une fusée dans la cour, un ballon collé au pied, qui parle trop fort, qui fait son malin ?
T’aimais quoi ? T’aimais les films qui font un peu peur qu’on regarde du couloir quand les parents croient qu’on est couché ? T’aimais plutôt les animés japonais avec les filles qui tournent avec des cheveux de couleurs improbables qui ont l’air tellement libres même si on comprend pas pourquoi elles tournent ?

Elle disait quoi ta mère ? Elle te disait comment c’est la tolérance, la justice, le respect qu’on fout à toutes les sauces ? Elle t’enseignait à sa façon le bien le mal les trucs à la con genre ce qu’on peut faire ou pas ? Et ton père il en pensait quoi ? Et toi tu pensais quoi d’eux ? Et sinon t’aimais bien la pizza ? T’écoutais quoi comme musique, c’est quoi ce qui te faisait kiffer là tu sais quand on commence à devenir une personne selon ce qu’on écoute, quand on commence à s’aimer selon ce qu’on aime mettre à fond dans nos casques en prenant des airs un peu mécontents, un peu sérieux, genre on est des adultes c’est bon quoi ?
T’étais comment avec les copains, le genre sympa qu’on appelle pour régler des trucs chiants qui tempère les conflits ou plutôt celui à qui on demande de venir pour taper la baston?

T’étais comment ce matin quand t’as mis tes fringues noires, t’as passé ta main dans tes cheveux avant de mettre ton bonnet. T’étais comment quand t’as mis ta ceinture sous ton teeshirt, tu te sentais fier, un peu anxieux? T’as eu envie d’appeler ta mère ou pas ? T’étais comment quand t’as pris ta kalach, ça t’a fait quoi de voir les gens tomber par terre ? Cette fille là dont la tête est tombée sur la table tu l’as vue ? La maman de Lucie qui prenait un pot qui a des éclats de son verre de bière entre les dents tu l’as entendue appeler Lucie ? T’étais comment quand le sang coulait le long de la terrasse, t’as entendu les cris ou tu chantais dans ta tête comme quand on était petits et qu’on voulait pas entendre l’engueulade. Je t’ai pas parlé de Dieu et toi parce que je sais pas comment t’étais avec lui, je suis pas sure que tu le connaissais bien, je voudrais pas te mettre dans l’embarras et puis en plus ce soir tu vois je m’en fous de comment tu le voyais parce que visiblement tu l’avais pas beaucoup écouté.

Je me demande à quoi elle pense ce soir ta mère, je pense beaucoup à elle aussi.

Prends ça

prends ça

“Tu baisses les yeux sinon je t’en colle une, TU BAISSES LES YEUX”.

Je suis en train d’attacher mon enfant à l’arrière de la voiture, je relève les miens, je croise les tiens, ils sont suppliants “ne dis rien, ne fais rien, ce sera pire sinon”.
J’entends le bruit sourd de sa main qui vient s’écraser sur ton crâne, je vois ta cheville qui dévisse du trottoir, je l’entends qui continue de te hurler dessus. Lire la suite

Le vélo (Jeannie Longo m’a tuer)

vélo

Voilà on est en vacances à la cool, on a repris le sport depuis janvier, on ne se sent plus pisser et on décide après 20 ans de pause qu’on va se faire une petite journée vélo tranquillou-bilou…
Sur le bateau qui nous emmène au Cap Ferret c’est la grosse rigolade, ambiance de pub des années 80 avec famille hilare, cheveux aux vents, tenue sportive, mais chic (ben ouais on va au cap Ferret quand même), regards tendres vers enfants, tout le monde s’aime, c’est beau. Lire la suite

L’avis de les gens

l'avis de les gens

En général quand on traverse de gros changements ou qu’on doit prendre de grandes décisions (au choix s’installer avec quelqu’un, déménager, le quitter, commencer le running, etc) on se rapproche de “les gens” pour avoir leurs conseils et on récolte le plus souvent leurs avis. Malheureusement, l’avis de les gens est inversement proportionnel à ce dont tu as besoin pour te soutenir ou te guider. Un exemple ? “Hanlalalala je ne peux pas rester dans ce boulot ils m’ont clairement fait comprendre par lettre recommandée avec AR qu’ils attendaient mon départ avec impatience pour entamer une chenille à poil sur mon bureau après y avoir installé la nièce du boss, qu’est-ce que je peux faire ?”. Les gens : “Moi en 1978 il y avait le plein emploi on quittait pas son bureau comme ça sur un coup de tête parce qu’il était trop petit en mettant toute sa famille en danger”. Ah oui voilà, c’est important de le préciser, l’avis de les gens est souvent assorti d’un jugement de valeur bien culpabilisant et qui implique qu’au mieux tu fais une connerie, et qu’au pire tu vas entrainer ta famille pour 3 générations dans la ruine, la rue et la dépravation morale. Lire la suite

Ta mère que je ne suis pas

ta mère

C’est dur n’est-ce pas ? La famille Ricoré pleine de grâce des magazines féminins s’est pris un gros uppercut chez nous. C’est compliqué de vivre ensemble dans notre si petit appartement parisien, compliqué pour moi de croiser ton regard noir, perpétuellement en colère contre moi, compliqué pour toi de croiser mon agacement, ma mauvaise foi dès que je te frôle.
Tu as presque 14 ans et déjà dix années passées à mes côtés, dix années fatigantes à m’ignorer souvent, m’éviter parfois, me détester aussi. Lire la suite

La philosophie et la poule, selon mon beau-père

Patrick

Un soir on se roule des pelles à l’arrière d’un taxi, quelques mois plus loin on baise comme des lapins sans capote un peu bourrés après un concert de LCD Soundsystem et pouf on est 5 ans plus tard et Patrick est notre beau-père et le grand-père de nos enfants…

On ne peut pas prévoir Patrick quand on rencontre quelqu’un, il n’y a pas de guide, pas de signaux d’alarme, pas de lanceurs d’alerte ou de site internet avec les avis des consommateurs avertis. On aime quelqu’un on le trouve drôle, chouette, avec de belles fesses et qui chante hyper bien les Bee Gees, mais c’est le fils de Patrick. Patrick c’est un pot-pourri de l’humour de Thierry Roland, la diplomatie de Bernard Tapie, le féminisme de Patrick Sébastien et la pédagogie de Marcel Ruffo, si, ça existe, je vais deux fois par an en vacances chez lui, je sais ce que je dis.

Au début Patrick est discret, surtout qu’il en a vu passer d’autres et que donc il n’est pas en mode open bar, il est en phase d’observation-discrétion-évaluation.

À la mairie Patrick se doute de quelque chose d’éventuellement parti pour un minimum de pérennité, il ronge son frein, cordial, je pourrais croire que j’ai gagné le gros lot. D’ailleurs je le crois, je suis drôlement contente, de tout, le million, le million !

À la naissance des enfants, je commence à comprendre qu’il y avait anaconda sous le caillou et que finalement c’est un million d’emmerdements, de “je prends sur moi” et de soupirs intra-dedans de moi même qui m’attendent à chaque retrouvailles familiales.

L’allaitement, cet acte pourtant d’une banalité confondante, a du être inventé pour justifier l’explosion des familles, les guerres et la peine de mort. Patrick a énormément d’avis sur l’allaitement :
Comment il doit se prodiguer, en gros surtout pas comme je veux mais comme ça le fait moins chier et à quelle fréquence : “déjà tu lui donnes ? Mais il sort de table enfin !” (notez l’exceptionnelle expression usitée pour l’occasion, j’en rigole encore toute seule quand je vois un bébé venir à table chez mes copines allaitantes).
Globalement Patrick a énormément d’avis sur la pédagogie tout court dont le principal est “c’était mieux avant et pis c’est tout”. À savoir qu’avant, pour Patrick, c’était les bonnes femmes qui s’occupaient de tout et qu’on venait pas nous emmerder à nous demander des choses incongrues de pédé du cul comme, par exemple, porter un peu le bébé chacun son tour ou raconter une histoire à la con avec des voyous gauchistes qui enlèvent les enfants et construisent des orphelinats staliniens avec des tours en forme de bonnet (les 3 brigands NDLR) et les garçons, ça joue avec des trains pis des voitures, ou à défaut des bétonnières. Je me souviens avec une joie cruelle de sa mâchoire tombante quand notre grand s’empara avec une avidité non dissimulée d’un joli costume de fée dans un magasin, courant avec son chapeau pointu en tulle et sa baguette en hurlant “je suis une fée je suis une fée” et en public s’il vous plaît.

Patrick a aussi beaucoup d’avis sur la politique, le foot et les jeux télévisés. Remarquez c’est normal vu qu’il passe l’essentiel de sa journée à regarder tout ça devant ses télés (une par pièce de la maison) avec le volume sonore d’un TGV qui passerait à pleine vitesse dans ton salon, que les enfants soient là ou non. Il n’aime pas trop trop qu’on ne soit pas d’accord avec lui, il n’aime pas non plus qu’on ne s’intéresse pas au sport et il déteste souverainement qu’on sache mieux que lui les réponses aux dits jeux télé. Pas de bol pour moi je suis un combo des trois items précédents. Si au moins j’aimais la bonne bouffe (le gras et surtout la viande), rigoler un peu (le kir) et me détendre (jouer au loto) mais je suis une bobo chiante de peine à jouir qui bouffe bio, boit du rooibos et bouquine sans fin, la plaie !

Enfin Patrick aime avoir raison, en toutes circonstances, même quand il ne sait pas, presque plus quand il ne sait pas. Récemment à la fin d’un dîner, après m’avoir expliqué pourquoi ma meilleure amie qu’il ne connaît pas n’avait pas envie de retrouver un mec (cette féministe à moustache), il a informé l’ensemble de la tablée que même les poules n’avaient pas besoin de coq pour faire des poussins. Et oui, des siècles qu’on s’interroge sur l’oeuf et la poule alors que Patrick dans l’ombre cachait son jeu, le coq ne sert à rien. À méditer.